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Publié le 30/10/2026 11:43

Temps de lecture : 12min

Des CRS et des hommes en civil autour d'une personne au sol, à Montpellier, le 24 octobre 2026. (BENJAMIN ELKAIM / MAXPPP)
Des CRS et des hommes en civil autour d'une personne au sol, à Montpellier, le 24 octobre 2026. (BENJAMIN ELKAIM / MAXPPP)

De nombreuses publications sur les réseaux sociaux accusent les policiers d'avoir protégé et laissé agir ces groupes. Si l'exécutif nie toute accointance entre forces de l'ordre et militants, franceinfo a recueilli plusieurs témoignages et images qui suggèrent le contraire.

Le député de La France insoumise Thomas Portes l'affirme : il y a eu une "connivence entre les CRS et les militants fascistes" pendant la manifestation du samedi 24 octobre à Montpellier. Depuis plusieurs jours, des vidéos largement relayées sur les réseaux sociaux montrent des groupes d'hommes agresser des manifestants dans les rues de Montpellier, sans être inquiétés par la police. Plusieurs personnalités politiques ont relayé ces vidéos. Le maire socialiste de Montpellier, Michaël Delafosse, a de son côté "condamné" sur X les agissements d'"une milice d'extrême droite [qui] a fait usage de la violence contre des manifestants".

Le ministère de l'Intérieur a confirmé dimanche que "dans plusieurs villes dont (...) Montpellier, des groupes de militants d'ultradroite ont été vus. Ils se sont donné pour mission de protéger les commerces et plus fréquemment en réalité ont cherché l'affrontement avec les militants d'ultragauche". Le même jour, la préfète de l'Hérault a annoncé sur X avoir "saisi le procureur de la République", tout en affirmant que "les forces de l'ordre sont intervenues à plusieurs reprises pour disperser ces groupes et éviter les affrontements". Le parquet de Montpellier a fait savoir lundi qu'une enquête avait été ouverte pour identifier les individus "en civil commettant des violences à l'encontre d'autres groupes".

Interrogé lundi à ce sujet sur BFMTV, le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a assuré, qu'"à aucun moment la police n'a protégé" des militants d'ultradroite et que ces derniers n'ont "à aucun moment (...) travaillé en concertation avec des policiers et des gendarmes". Plusieurs témoignages et images recueillis par franceinfo suggèrent pourtant le contraire.

L'histoire commence avec un appel à "défendre les commerçants" lors des prochaines manifestations. Cette initiative a été lancée sur Instagram le 18 octobre, au lendemain de la première manifestation contre la vie chère, émaillée de nombreux pillages contre des magasins. A l'origine de cet appel, l'influenceur fitness montpelliérain Charlie M., alias Alpharise, a créé un site permettant de rejoindre des groupes Telegram dans de nombreuses villes de France, dont Montpellier, explique France 3 Occitanie.

Sur la messagerie chiffrée, les consignes, consultées par franceinfo et révélées par le média local anticapitaliste Le Poing, sont données pour le jour J : "Rester calmes, visibles et polis. Aucune arme ni objet pouvant servir d'arme. Aucune violence, insulte ou provocation". Il est préconisé aux participants de porter un tissu blanc, un signe de ralliement pour montrer "aux forces de l'ordre et aux passants que nous sommes là pacifiquement", est-il écrit dans la "foire aux questions" du site. Pourtant, plusieurs de ces personnes arborant un foulard blanc ont été impliquées dans des affrontements à Montpellier le 24 octobre.

Une première vidéo, tournée rue de la Loge, diffusée sur les réseaux sociaux et authentifiée par franceinfo, en atteste. Sur les images, tournées à 16h34, un groupe d'une dizaine d'hommes est filmé dans cette rue commerçante. Certains sont cagoulés et arborent le fameux foulard blanc. Ils invectivent les manifestants situés à quelques mètres, place de la Comédie. Puis on voit le groupe resté devant le cordon de CRS frapper un homme et certains de ses membres jeter des projectiles sur le reste de la foule. L'un d'eux est muni d'une matraque télescopique. Il y a des échanges de coups. Les manifestants reculent.

Les militants fascistes ont attaqués des manifestants rue de la Loge sous les yeux de la police, quand les manifestants ont répliqués, la police a chargé pour les protéger et les miliciens ont frappés les gens à terre ! @prefet34 #Montpellier #24octobre #ViolencesPolicieres https://t.co/HmaycXWloj

— 🅓🅗🅟 (@davidhutinphoto) October 24, 2026

Le cordon de CRS situé quelques mètres plus loin, derrière les militants, n'intervient pas. "On sentait qu'il y avait une latence dans leur réaction. Pourtant, j'avais vu une charge plus tôt dans l'après-midi, des manifestants avaient jeté des projectiles et les CRS avaient chargé immédiatement", relate une témoin de la scène interrogée par franceinfo.

Au bout de quelques secondes, les manifestants avancent de nouveau. Les CRS lancent alors la charge, suivis dans ce mouvement par des hommes arborant un morceau de tissu blanc. Auparavant, "les manifestants avaient fait reculer les militants d'ultradroite dans la rue de la Loge. Il y a eu un échange de jets de bouteilles entre les deux groupes. Une partie des militants est partie se réfugier derrière les CRS", relate David Hutin, le photographe à l'origine de la vidéo. Une autre séquence, prise sous un autre angle par une manifestante et transmise à franceinfo, montre en effet une partie du groupe d'hommes portant un tissu blanc se replier derrière les CRS.

Ces pratiques sont non réglementaires, affirme à franceinfo un ancien haut fonctionnaire du ministère de l'Intérieur. "En maintien de l'ordre, il y a une règle absolue : aucun manifestant ne traverse le cordon. Ils n'ont pas le droit de s'intercaler entre les fonctionnaires de police ou les gendarmes mobiles, explique-t-il. Donc s'ils trient les manifestants, cela signifie qu'il y en a qu'ils considèrent comme hostiles et d'autres comme amis." Interrogé sur ce point, le ministère de l'Intérieur n'a pas répondu à franceinfo.

A la fin de la charge, un homme vêtu de noir, foulard blanc dépassant de sa poche, tape amicalement dans le dos d'un CRS. Un autre homme, portant la même tenue, frappe un manifestant à terre, sous les yeux d'un policier. Aucun de ces hommes n'est interpellé. A l'inverse, on voit au moins un des manifestants se faire maitriser par les forces de l'ordre.

Des captures d'écran de vidéos et photographies prises le 24 octobre 2026, à Montpellier. (DAVID HUTIN / APOLLONIA HILVERDA / FRANCEINFO)
Des captures d'écran de vidéos et photographies prises le 24 octobre 2026, à Montpellier. (DAVID HUTIN / APOLLONIA HILVERDA / FRANCEINFO)

Un autre épisode a été filmé sept minutes plus tard par David Hutin. Toujours rue de la Loge, un des hommes ayant participé aux affrontements quelques minutes auparavant ramasse le sac d'un des manifestants interpellés et l'apporte aux policiers.

A 17h29, presque une heure plus tard, une nouvelle agression a lieu à côté de l'office du tourisme de la ville, près du manège de l'Esplanade. Trois individus traînent au sol un manifestant vers un groupement de CRS. Quatre policiers se ruent sur l'homme à terre. L'un des militants lui assène plusieurs coups de pied, sous les yeux de la police, sans que celle-ci n'intervienne. "On le voit lui mettre un coup de pied dans la tête et encore un énorme coup de pied dans le dos", raconte David Hutin, qui a filmé la scène. Les forces de l'ordre interpellent ensuite la victime de l'agression et laissent les trois militants repartir librement, sans les inquiéter. L'un d'eux, vêtu d'un débardeur blanc et d'une casquette noire, avait aussi participé à l'affrontement avec les manifestants rue de la Loge, une heure plus tôt.

Interrogé sur cette vidéo, l'ancien haut fonctionnaire du ministère de l'Intérieur interrogé par franceinfo estime que "ça ne se justifie pas". "Le manifestant est victime d'une agression d'une personne qui l'agresse en plus avec un visage masqué. Il faudrait interpeller la personne qui frappe", détaille-t-il.

Ces militants ont-ils agi en concertation avec les forces de l'ordre ? Un peu plus tôt, place Molière, près de l'Opéra, des policiers de la BAC (brigade anticriminalité) en civil, bouclier et brassard autour du bras, ainsi qu'un policier en uniforme ont été vus en train d'échanger avec plusieurs personnes portant un foulard blanc, comme en attestent des photos prises par un riverain entre 16h45 et 16h54 et consultées par franceinfo. Dans le groupe, sont présents Charlie M., l'influenceur à l'origine du groupe d'entraide, ainsi qu'un des trois hommes ayant agressé au sol un manifestant près de l'office de tourisme, reconnaissable par sa veste noire rayée Adidas.

Franceinfo a pu consulter une autre vidéo qui interroge sur les liens entre ces militants violents et la police. Sur la place de la Comédie, à l'intersection avec la rue de la Loge, un peu après 17 heures, deux d'entre eux agrippent un manifestant et l'emmènent de force à travers un cordon de CRS, positionné à l'angle d'une rue. Quelques secondes après, le premier homme, vêtu d'un pull beige, d'un jean bleu clair, de baskets noires et de gants rouges, ressort du cordon, sans entrave de la part des forces de l'ordre. Il est suivi par le second, dont le foulard blanc est enroulé autour de la main. On le voit ensuite faire un geste, le pouce en l'air, en direction des CRS.

Franceinfo a pu recouper des images et vidéos où le jeune homme au pull beige apparaît. Il faisait partie du groupe qui discutait un peu plus tôt avec des policiers, place Molière. Sur une autre vidéo filmée place de la Comédie, près de l'Opéra, dans la soirée, on peut le voir, accompagné d'une dizaine de personnes, en train de prendre à partie un homme et de le frapper au visage, le tout sous les yeux d'un CRS qui n'intervient que pour repousser l'homme agressé.

🚨🇫🇷 ALERTE INFO ! DES IMAGES RÉVOLTANTES À peine 24 heures après l’attentat terroriste de Trappes, des militants d’ultradroite ont agressé ce soir, à Montpellier, un homme musulman vêtu d’un qamis, sous le regard des forces de l’ordre. 👉 La victime a lancé aux policiers : "Vous protégez les fachos !"

— Impact (@ImpactMediaFR) October 24, 2026

Parmi eux, se trouve également un jeune homme au t-shirt noir avec des motifs rouges dans le dos et un foulard blanc autour du biceps droit. D'après les photos consultées par franceinfo, c'est le même qui, à 12h24, discutait avec des policiers dans un camion de CRS devant le palais des Congrès, puis vers 16h45, avec un policier de la BAC sur la place Molière.

Charlie M., qui était présent place Molière peu avant 17 heures, a aussi été repéré lors d'une autres scène à 15h53 entre la rue de la Loge et la grand-rue Jean-Moulin en train de discuter avec les CRS, sur des photos communiquées à franceinfo. L'auteure de ces clichés dit avoir entendu l'influenceur fitness dire aux autres membres présents : "Mettez bien votre foulard blanc en évidence." Interrogé sur CNews avant la mobilisation, l'influenceur avait insisté sur le fait qu'il ne s'agissait pas de "créer une milice ou de remplacer la police mais de faire acte de présence". Sollicité par franceinfo, Alpharise n'a pas répondu à nos questions.

Des policiers échangent avec plusieurs personnes, dont l'influenceur Charlie M. (à gauche), dans le centre-ville de Montpellier, le 24 octobre 2026. (DR)
Des policiers échangent avec plusieurs personnes, dont l'influenceur Charlie M. (à gauche), dans le centre-ville de Montpellier, le 24 octobre 2026. (DR)

Sur une autre photo, prise par David Hutin après l'agression à l'office du tourisme, un militant passe avec son foulard blanc entre les fourgons de CRS. Le photographe dit les avoir vus "agiter leur chiffon blanc et passer à travers le cordon de CRS". Franceinfo a eu accès à deux messages audio envoyés par un des administrateurs du groupe Telegram, déjà révélés par le média local Le Poing. Il félicite les autres membres du groupe : "Tout s'est très bien passé." Il applaudit ensuite la "bonne coopération avec les forces de l'ordre." Dans le second vocal, il réitère ses propos : "Il y a eu une coordination et une coopération avec la police à chaque fois."

Si Charlie M., organisateur du mouvement, affirme sur son site ne soutenir "aucun parti" et ne viser "aucun groupe de personnes", un de ses tatouages interroge sur son positionnement. Sur son compte Instagram, l'influenceur s'affiche régulièrement torse nu. Sur son avant-bras gauche figure un Vegvisir. Il s'agit d'une boussole islandaise, insigne fréquemment "détourné de [son] origine païenne, mystique, pour devenir [un] symbole de ralliement néo-nazi", rappelle Indextrême. Ce site spécialiste des signes utilisés par l'extrême droite note que ce symbole est devenu "très banal" au sein des divers courants d'extrême droite. Si "les personnes affiliées à des groupes d'extrême droite qui adoptent et arborent ce genre de symboles ne manquent pas", il "existe également de nombreuses personnes qui n'ont aucun lien avec l'extrême droite et qui portent et affichent ce genre de symboles", précise le collectif d'investigation Bellingcat. Interrogé sur ce tatouage, Alpharise n'a pas répondu à nos sollicitations.

L'influenceur Charlie M., alias Alpharise, arbore sur son avant-bras un Vegvisir, symbole "de ralliement néo-nazi". (APOLLONIA HILVERDA / FRANCEINFO)
L'influenceur Charlie M., alias Alpharise, arbore sur son avant-bras un Vegvisir, symbole "de ralliement néo-nazi". (APOLLONIA HILVERDA / FRANCEINFO)

Parmi les personnes présentes "pour protéger les commerces" samedi, les membres d'au moins un groupuscule identitaire étaient présents : les Jeunes d'Oc. Ils sont l'"héritier local de Génération identitaire", dissous en 2021, rappelle le média en ligne Street Press. Le groupuscule a affirmé samedi sur son compte Instagram que certains de ses membres étaient "présents en centre-ville pour défendre la ville et protéger les petits commerces". Dans la boucle Telegram, un des utilisateurs a publié à 16h57 un message va dans le même sens : "avec certains @jeunesdoc on est rue de la Loge pour l'instant le bordel reste concentré sur Comédie". Néanmoins, "énormément de personnes que l'on ne connait pas, qui ne sont pas des figures de l'extrême droite locale étaient présentes samedi", a expliqué à franceinfo Le Poing dont une journaliste était sur place.

Captures d'écran d'une story Instagram et de messages postés dans la boucle Telegram "Entraide citoyenne Montpellier". (APOLLONIA HILVERDA / LE POING / FRANCEINFO)
Captures d'écran d'une story Instagram et de messages postés dans la boucle Telegram "Entraide citoyenne Montpellier". (APOLLONIA HILVERDA / LE POING / FRANCEINFO)

Sur Telegram, de nombreux messages racistes ont par ailleurs été repérés par le média local, qui a fourni des captures d'écran à franceinfo : "On veut juste des respect face à ces bougnouls qui sont 0 couille", "en 1930 les arabes fermer leur gueul en Algérie aujourd'hui c'est à nous de nous laisser piller, pas nous défendre et en plus la fermer ?", "Protégez vous bien avec tenues adéquates et du bacon par dessus pour un protection supplémentaire". Au total, la boucle Telegram comporte plusieurs centaines de membres. Il n'est pas possible de savoir combien d'entre eux se sont effectivement rendus à Montpellier samedi.

Des captures d'écran de messages postés dans la boucle Telegram "Entraide citoyenne Montpellier". (APOLLONIA HILVERDA / LE POING / FRANCEINFO)
Des captures d'écran de messages postés dans la boucle Telegram "Entraide citoyenne Montpellier". (APOLLONIA HILVERDA / LE POING / FRANCEINFO)

Les administrateurs du groupe n'ont pas répondu ou n'ont pas souhaité donner suite aux questions de franceinfo, se contentant d'affirmer que "cette mobilisation citoyenne était dans le seul but de protéger les commerces et commerçants". Dans un rapport publié mercredi, l'Observatoire des libertés publiques de Montpellier (OLM), un collectif affilié à la Ligue des droits de l'homme, estime qu'il y a bien eu "une collaboration entre un groupe organisé, de type milice, et les forces de l'ordre présentes à la manifestation". Il évoque "un précédent" à Montpellier : lors de la mobilisation du 18 septembre 2025 "plusieurs dizaines d'individus d'extrême droite avaient commis des agressions, au terme d'une manifestation syndicale (...) sans intervention des forces de l'ordre", relate l'OLM, qui avait observé, déjà, "une interaction entre des membres de la BAC et des membres de l'extrême droite".

Contacté par franceinfo, le Service d'information et de communication de la police nationale (Sicop) renvoie vers le communiqué du ministère de l'Intérieur publié dimanche. Evoquant la présence de ces groupes "dans plusieurs villes" dont Montpellier, il reconnaît que, sur le plan national, "les militants d'ultradroite n'ont pas systématiquement été interpellés dans le contexte très dur de gestion de l'ordre public" mais que "le ministre a demandé aux préfets de saisir la justice aux fins de solliciter des suites judiciaires (...) en cas de violences caractérisées aux personnes". Le Sicop ajoute que "des conséquences administratives pourront également suivre". De son côté, le parquet de Montpellier déclare ne pas avoir d'éléments nouveaux à communiquer.

De son côté, Charlie M. a réaffirmé mercredi sur Instagram que "la vocation d'Alpharise est l'entraide aux commerçants indépendamment de toute appartenance politique ou militante". Dans un autre message publié le même jour, il a annoncé que "l'entraide citoyenne Alpharise (...) ne se mobilisera pas ce samedi 31 octobre", évoquant des "risques" pour ses membres "à la suite de propos diffusés dans les médias [considérés] comme diffamatoires". "Nous sommes convaincus que nous aurons prochainement l'occasion de nous retrouver dans un cadre plus structuré et mieux organisé, afin que cette mobilisation citoyenne puisse s'inscrire durablement dans le temps", ajoute-t-il cependant.

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Source: Franceinfo · Alexia Low, Mathilde Texier

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