Dans ce nouveau roman, l'écrivain remonte le temps pour faire la lumière sur l'assassinat d'une jeune femme retrouvée sans vie sur un quai de Seine en 1949.

France Télévisions - Rédaction Culture

Publié le 03/11/2026 13:33

Temps de lecture : 5min

L'écrivain Philippe Jaenada, le 24 septembre 2026. (JOEL SAGET / AFP)

Avec son roman L'Inconnue du quai de Javel, Philippe Jaenada a décroché le prix Goncourt 2026, succédant ainsi à Laurent Mauvignier. L'écrivain a conquis un lectorat fidèle avec des livres fleuve sur des affaires comme Sulak (2013), La Petite Femelle (2015) et La Serpe (2017), lauréat du Femina. Auteur également de La Désinvolture et du roman Au printemps des monstres, il creuse cette veine des faits divers à élucider avec L'Inconnue du quai de Javel (Flammarion). Philippe Jaenada se lance cette fois sur la piste du criminel, jamais appréhendé, de Louise Cansot, modèle très appréciée des peintres de Montparnasse dans le Paris des années d'après-guerre.

Louise Cansot est retrouvée morte, étranglée, quai de Javel à Paris, près des usines Citroën, dans la nuit du 6 au 7 septembre 1949. Elle n'a pas de sac, pas de papiers, pas de chaussures aux pieds, ses cheveux sont humides. Très vite, l'inspecteur Ferrière, chargé de l'enquête par le commissaire de la brigade criminelle de la police judiciaire du 36 quai des Orfèvre ("le Maigret du réel"), découvre l'identité de la victime.

La jeune femme, 29 ans, est née à Tréguier en Bretagne, d'où elle est montée à Paris à l'âge de 16 ans pour travailler comme bonne chez un médecin. Mais Lise – c'est ainsi qu'on l'appelle – jette rapidement le tablier et se met à poser pour les peintres de Montparnasse. Elle accouche d'une fille, Nathalie, qu'elle place après avoir compris que le père, marié, n'assumera pas sa paternité. Louise se débrouille comme elle peut pour garder la tête hors de l'eau. Elle sort beaucoup, et se met à boire plus que de raison.

Quand elle se croit enceinte de Claude, son amoureux, elle est à deux doigts de perdre son logement, dont elle ne peut plus payer le loyer. Elle espère que cette nouvelle grossesse la sortira des difficultés dans lesquelles elle s'enlise. Elle attend de Claude qu'il l'épouse, pour vivre à l'abri du besoin, avec sa petite fille Nathalie. Elle en est à peu près là quand on découvre son cadavre pas loin du pont du Garigliano. Après une enquête minutieuse, Ferrière, bredouille, jette l'éponge. Qui l'a tuée ? Pourquoi ? Philippe Jaenada reprend le dossier, avec dans son dos l'inspecteur Maigret, dont il a décidé de relire toutes les aventures pendant sa quête de vérité sur cette affaire non élucidée.

Pour écrire ce roman épais comme un dossier d'instruction, Philippe Jeanada a fouillé jusqu'à la dernière étagère, jusqu'à la dernière chemise des archives nationales et celles de Paris. Il retourne sur les lieux du crime, arpente les quartiers, s'introduit dans les lieux où sont passés tous les protagonistes de l'affaire. Il consulte les généalogies, met son nez dans l'histoire de l'art (et pas que), et dans toutes les histoires de ceux qui ont approché de près ou de loin Louise Cansot, des anonymes, mais aussi quelques stars.

Toutes et tous sont traités avec la même ferveur par l'écrivain, qui accorde à chacun, chacune, toute son attention. "Les gens m'intriguent, tous, me fascinent, je voudrais tout savoir d'eux, leurs pensées, leur passé, découvrir l'intérieur, au-delà de l'enveloppe, tous", confirme l'écrivain page 434. Sans perdre de vue la direction et revenant toujours sur les grands axes, Jaenada emprunte pourtant régulièrement des départementales qui ne mènent bien souvent nulle part, mais qui toujours valent le détour.

On traverse ainsi une époque, un monde, celui des artistes de Montparnasse, une faune interlope où se croisent les artistes et les voyous. On plonge dans un temps où les femmes sont souvent réduites à leur corps, voire à leur poitrine, à leur beauté, quand comme Louise elles en sont dotées, à leur force de travail, ou encore à leur fonction d'épouses, de mères, avec des grossesses non désirées et des avortements dans la clandestinité.

"Les exemples sont innombrables, dans presque tous les Maigret : la poitrine définissait une femme comme son âge, ou la couleur de ses cheveux, la femme était avant tout une poitrine."

Philipppe Jaenada

L'Inconnue du quai de Javel, page 27

On retrouve dans ce nouveau roman de Philippe Jaenada ce mélange d'acharnement et de nonchalance qui fait toute la saveur de son style. Le romancier inspecteur fait preuve d'une persévérance tranquille, teintée d'autodérision. Avançant pas à pas, il affine petit à petit la mise au point pour sortir cette histoire du flou dans lequel on l'a laissée soixante-dix ans plus tôt, jusqu'à obtenir une photographie nette de l'affaire, et un portrait plein de profondeur de Louise Cansot, loin de la réputation qu'on lui a collée après sa mort.

Philippe Jaenada chemine, Maigret en pygmalion accroché à ses basques, rendant hommage à son créateur, sans l'encenser. L'auteur, cigarette électronique au bec à défaut de pipe, partage avec le lecteur les différentes étapes de sa quête, et les sentiments qui l'accompagnent, nous faisant part des réflexions que lui inspire son observation sans concession du monde dans lequel a évolué Louise Cansot, mais aussi du présent, qu'il scrute de son œil mi-amusé mi-désabusé.

On ne quitte pas le narrateur, y compris quand il nous oblige à le suivre dans ses longues et nombreuses digressions, son attention happée par un détail, ou quand il abuse des parenthèses, et s'en excuse auprès de la mère d'un juré du Goncourt des détenus, qu'il cite : "Faut qu'il arrête avec ces parenthèses celui-là !".

On lui pardonne tout, car pas une seconde on ne s'ennuie en lisant ce texte plein d'humour, de tendresse, de féminisme feutré et d'humanisme. Outre l'ébauche crédible d'un scénario élaboré à la force d'un travail d'enquête colossal expliquant sa mort, ce très beau roman offre à Louise Cansot une dignité, à sa descendance une vérité dont elle avait besoin et à nous, un pur bonheur de lecture.

L'Inconnue du quai de Javel de Philippe Jaenada, éditions Flammarion, 528 pages, 23 euros.

Couverture du livre "L'Inconnue du quai de Javel" de Philippe Jaenada, publié le 12 août 2026. (FLAMMARION)
Couverture du livre "L'Inconnue du quai de Javel" de Philippe Jaenada, publié le 12 août 2026. (FLAMMARION)

Extrait :
"Quarante-huit heures plus tard, j'étais assis dans la petite salle de lecture des archives du SMAC, le Service de la mémoire et des affaires culturelles, au Pré-Saint-Gervais, où nous n'étions que trois (je me demande toujours ce que font les autres, ce qu'ils consultent : des documents administratifs pour une thèse, des procès-verbaux de police pour un roman qui paraîtra dans deux ou trois ans, des rapports des RG pour une biographie ?), face à la vieille chemise cartonnée qu'avait exhumée Charly, sur laquelle étaient agrafées – de vieilles agrafes rouillées – deux photos en noir et blanc de Louise Cansot : sur l'une, un portrait genre photo d'identité améliorée, sophistiquée, elle incline légèrement la tête, elle est maquillée (du rouge à lèvres sombre, comme sur la une de Détective) et pensive, elle regarde quelque part sur sa droite (un œil légèrement plus que l'autre, vers ailleurs, qui semble s'y perdre), elle porte un chapeau genre charlotte à motifs qui cache ses cheveux, ce qui lui donne l'air d'un beau garçon androgyne ; sur l'autre, elle est morte, c'est la photographie prise à hôpital Boucicaut, celle sur laquelle quelque chose que je ne peux pas identifier me chiffonne." (L'Inconnue du quai de Javel, page 45).

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Source: Franceinfo · Laurence Houot

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