Comment transformer un procès local en acte politique de portée nationale ? Ce film opportun décortique la stratégie de l'avocate Gisèle Halimi, fer de lance du combat pour le droit des femmes à disposer de leur corps.

France Télévisions - Rédaction Culture

Publié le 01/11/2026 12:31

Temps de lecture : 6min

Charlotte Gainsbourg, Cécile de France et Saül Benchetrit dans "L'Affaire Marie-Claire", film de Lauriane Escaffre et Yvo Muller. Sortie en salles le 4 novembre 2026. (MARIE-CAMILLE ORLANDO GAUMONT DISTRIBUTION)
Charlotte Gainsbourg, Cécile de France et Saül Benchetrit dans "L'Affaire Marie-Claire", film de Lauriane Escaffre et Yvo Muller. Sortie en salles le 4 novembre 2026. (MARIE-CAMILLE ORLANDO GAUMONT DISTRIBUTION)

"Mesdames, je crois en vous, ça va aller", répète comme pour s'en convaincre Gisèle Halimi, alias Charlotte Gainsbourg, au début de L'Affaire Marie-Claire. Volontaire et intransigeante, comme l'était l'avocate (avec un "e", elle y tenait), elle encourage ses clientes avant leur entrée dans la salle d'audience : "Vous n'êtes pas coupables, ne l'oubliez pas." Présenté en Séances spéciales au Festival de Cannes 2026, le film sort en salles mercredi 4 novembre.

À l'automne 1972, la jeune Marie-Claire Chevalier (Saül Benchetrit), 16 ans, comparaît devant le tribunal de Bobigny pour avoir avorté illégalement après un viol. Sa mère (Cécile de France) et deux de ses collègues qui l'ont aidée (Sarah Suco, Florence Loiret Caille) sont également poursuivies et risquent la prison. Gisèle Halimi va leur proposer une stratégie audacieuse mais risquée, pouvant les envoyer en prison : refuser de plaider coupable et attaquer le texte qui criminalise chaque année des milliers de femmes françaises. "On ne fera pas votre procès, mais le procès de la loi", leur promet-elle. Son objectif : transformer un procès local et tristement ordinaire en acte politique à portée nationale. Sur la question du droit des femmes à disposer de leur corps, la France est alors profondément divisée.

Nous avons rencontré les réalisateurs du film, Lauriane Escaffre et Yvo Muller, après la projection du film à Cannes. Les héroïnes du procès de Bobigny et la personnalité de Gisèle Halimi les ont toujours fascinés. "Elles sont courageuses et hyper inspirantes, dit Yvo Muller. On a souvent l'impression, en tant qu'individu, de ne pas pouvoir changer quoi que ce soit. Voir ce petit groupe de femmes y parvenir et obtenir pour toutes les femmes des droits qu'elles n'avaient pas, on trouve ça super."

Lauriane Escaffre joue dans son propre film un personnage inventé : celui de la secrétaire de Gisèle Halimi. "Le public qu'on aimerait pour ce film, confie-t-elle, ce sont les 15-30 ans parce qu'évidemment, ils ne connaissent pas tous Gisèle Halimi. On avait envie que les plus jeunes prennent conscience de ces combats et gardent en tête que les droits qu'ils ont aujourd'hui, c'est grâce à ces femmes qui se sont battues avant." On assiste aujourd'hui selon elle à "des retours en arrière assez effrayants dans certains pays, comme en Pologne ou aux Etats-Unis". Elle estime qu'il faut rester vigilants et "prendre conscience que des droits acquis peuvent ne plus l'être".

Pour être au plus près de la réalité historique, les deux auteurs se sont beaucoup documentés. "On a la chance d'avoir une retranscription écrite du procès de Bobigny. Même si c'était illégal, l'association Choisir l'a publiée à l'époque", raconte Yvo Muller. "Il y a des choses qu'on n'a pas changées, poursuit Lauriane Escaffre. En particulier sa plaidoirie. On avait vraiment envie de faire honneur aux mots de Gisèle Halimi, même si on a fait des coupes." La part de fiction du film concerne plutôt son intimité, ses relations avec son mari et ses rapports difficiles avec sa mère.

Les parents de l'avocate, des Juifs de Tunisie, auraient préféré avoir un garçon. Quand elle vient au monde, leur déception est telle qu'ils mettent trois semaines à annoncer sa naissance. La fillette comprend vite qu'à leurs yeux, ses frères valent plus qu'elle. Elle se rebelle très tôt contre cette injustice. "On sait que le désamour de sa mère a été à la naissance de tous ses combats", assurent les réalisateurs. Leur film s'attarde sur leur relation âpre. "Tu peux pas être une femme normale ?", lui assène sa mère. "Avorter, c'est parjure."

Charlotte Gainsbourg joue le rôle de l'avocate Gisèle Halimi dans "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller. (MARIE-CAMILLE ORLANDO 2026 QUAD FAM ADNP GAUMONT FRANCE 3 CINEMA)
Charlotte Gainsbourg joue le rôle de l'avocate Gisèle Halimi dans "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller. (MARIE-CAMILLE ORLANDO 2026 QUAD FAM ADNP GAUMONT FRANCE 3 CINEMA)

Les réalisateurs se sont également inspirés d'une pièce de théâtre dans laquelle Ariane Ascaride incarnait Gisèle Halimi et du livre qu'elle a écrit avec Annick Cojean en 2020 : Gisèle Halimi, une farouche liberté. Ils ont rencontré son fils Jean-Yves, avocat comme elle, de nombreuses personnes l'ayant côtoyée, et toute la famille de Marie-Claire Chevalier, décédée en 2022, à seulement 66 ans.

Pour incarner Gisèle Halimi, ils ont immédiatement pensé à Charlotte Gainsbourg. "On a vraiment eu une évidence, confessent-ils. On savait que les failles, la fragilité face à sa mère, on les aurait facilement avec elle. Et que l'on pouvait réussir à l'amener vers la force, la froideur, la dureté de l'avocate. Il y avait quelque chose d'inattendu là-dedans qui nous rendait curieux, un territoire qu'on avait envie d'explorer avec elle."

La comédienne endosse la robe et tous les combats de la militante, prête à remuer ciel et terre pour obtenir gain de cause face à l'inflexible magistrat impeccablement interprété par Xavier Robic. Lui se réfugie derrière la loi et rien que la loi, elle, pour l'emporter coûte que coûte, va jusqu'à trahir les promesses faites à Marie-Claire et à sa mère. Dans le rôle du mari de cette pasionaria, Grégory Gadebois, avec sa force tranquille, offre un parfait contrepoint.

"Gisèle Halimi dit dans le film qu'elle n'avait pas le choix, analyse Lauriane Escaffre. Sa stratégie ne fonctionne pas et tous ses plans ont échoué. Ce qui nous a intéressés cinématographiquement parlant. Elle se retrouve complètement acculée et trahit effectivement sa parole, à son plus grand regret. Cela en fait un personnage qui n'est pas complètement lisse, pas une sainte."

Saül Benchetrit et Cécile de France dans le film "L'Affaire Marie-Claire", sortie en salles le 4 novembre 2026. (MARIE-CAMILLE ORLANDO / 2026 QUAD / FAM ADNP / GAUMONT / FRANCE 3 CINEMA)
Saül Benchetrit et Cécile de France dans le film "L'Affaire Marie-Claire", sortie en salles le 4 novembre 2026. (MARIE-CAMILLE ORLANDO / 2026 QUAD / FAM ADNP / GAUMONT / FRANCE 3 CINEMA)

Absolument méconnaissable, Cécile de France impressionne dans le rôle de Michèle Chevalier. Cette modeste employée de la RATP, qui élève seule ses trois filles, n'a pas fait appel à Gisèle Halimi par hasard. Pendant la guerre d'Algérie, période durant laquelle de nombreux viols furent commis, l'avocate a défendu Djamila Boupacha, une militante du FLN torturée et violée avec une bouteille pendant sa détention. "Vous avez pris des risques. J'aurais aimé avoir votre courage", lui dit-elle.

Classique dans sa forme, L'Affaire Marie-Claire est un film de procès efficace et une piqûre de rappel bienvenue. Car le temps où le Code pénal criminalisait des milliers de citoyennes n'est pas si lointain. La reconstitution minutieuse du procès remet en lumière les pratiques peu reluisantes de l'époque, pour ne pas dire barbares. "Pour que les femmes s'en souviennent", certains médecins pratiquaient des curetages à vif, sans anesthésie. Des "faiseuses d'anges" exerçant parfois dans des conditions sanitaires déplorables exigeaient des sommes exorbitantes, sachant les femmes coincées.
Dans un style radicalement différent, on pense au film L'Evénement, adapté du roman d'Annie Ernaux par Audrey Diwan en 2021, sur le parcours de combattante infligé à une étudiante cherchant par tous les moyens à mettre un terme à une grossesse non désirée.

Photo du film "L'Affaire Marie-Claire", réalisé par Lauriane Escaffre et Yvo Muller, avec Saül Benchetrit et Cécile de France. (MARIE-CAMILLE ORLANDO 2026 QUAD FAM ADNP GAUMONT FRANCE 3 CINEMA)
Photo du film "L'Affaire Marie-Claire", réalisé par Lauriane Escaffre et Yvo Muller, avec Saül Benchetrit et Cécile de France. (MARIE-CAMILLE ORLANDO 2026 QUAD FAM ADNP GAUMONT FRANCE 3 CINEMA)

Ce n'est pas le violeur de Marie-Claire qui était assis sur le banc des accusés en 1972, c'était la jeune fille de 16 ans qu'il avait violentée et mise enceinte. La loi était alors du côté du crime. Trois ans plus tard, grâce à Marie-Claire et Michèle Chevalier, à Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir, Simone Veil et tant d'autres, l'avortement était dépénalisé en France. David avait gagné contre Goliath.

"Nous ne faisons pas de croisade pour l'avortement, disait Gisèle Halimi en 1974. Nous nous battons pour que les femmes soient libres de choisir leur maternité, ça, c'est fondamental." L'avocate est morte en 2020, à 93 ans. Quatre ans plus tard, le 8 mars 2024, la France devenait le premier pays au monde à reconnaître et inscrire dans sa Constitution la liberté de recourir à l'avortement. L'Affaire Marie-Claire permet opportunément de mesurer le chemin parcouru. Un film à montrer dans les collèges et dans les lycées.

Affiche du film "L'Affaire Marie-Claire". (DISTRIBUTEUR GAUMONT)
Affiche du film "L'Affaire Marie-Claire". (DISTRIBUTEUR GAUMONT)

Genre : Film judiciaire, Biopic
Réalisation : Lauriane Escaffre et Yvo Muller
Avec : Charlotte Gainsbourg, Cécile de France, Grégory Gadebois, Saül Benchetrit, Sarah Suco, Florence Loiret Caille, Xavier Robic, Emilie Gavois-Kahn
Images : Jean-François Hensgens
Décors : Stéphane Taillason
Musique : Philippe Rombi
Montage : Valérie Deseine
Produit par : Foucauld Barré
Pays : France
Durée : 1h42
Sortie : 4 novembre 2026
Distributeur : Gaumont
Synopsis : Novembre 1972. Au tribunal de Bobigny, un procès hors norme secoue la France entière. Marie-Claire Chevalier, 16 ans, est accusée d'avoir avorté illégalement. À la barre, sa mère et toutes les femmes qui l'ont aidée. Leur avocate, Gisèle Halimi, fait un pari fou, insensé : elle leur demande de ne pas plaider coupable. Gisèle va faire ce qui n'a jamais été fait auparavant, elle va accuser et attaquer la loi, au risque de tout perdre.

Vous pouvez désormais privilégier l'affichage des articles de franceinfo dans les résultats de recherche Google. Comment ça marche ?

Sur le même thème

Shorts

Source: Franceinfo · Valérie Gaget

At a glance

Topic
World
Country
🇫🇷 FR
Publisher language
FR
Added to Allnira