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Le dessinateur et historien de formation aime presque autant manger que croquer le monde. Cet amoureux de cuisine chinoise revient néanmoins toujours à son plat de cœur, la pkaila, héritée de sa mère tunisienne.
Dès l’école primaire, j’ai créé mon petit journal satirique, Le Julien Déchaîné, que je vendais à mes copains et qui mélangeait des références à l’actualité et des blagues sur les profs. J’ai une formation d’historien, avec un prisme pour l’histoire chinoise, que j’ai enseignée. Mais, comme je dessinais tout le temps, j’ai fini par bifurquer vers le dessin d’actualité, pour des journaux comme Le Nouvel Obs, Libération et Charlie Hebdo.
Puis je suis passé aux albums, aux dessins animés et aux séries animées. J’adore la fantaisie et le mélange des genres, l’humour injecté dans la préhistoire [Silex and the city] ou l’Antiquité gréco-latine [50 Nuances de Grecs], la philosophie décalée avec Charles Pépin [La Planète des sages et Platon La Gaffe] ou encore l’histoire de la gastronomie mitonnée avec Aitor Alfonso [La Faim de l’histoire]. J’ai aussi repris la scénarisation de Lucky Luke il y a quinze ans, et de Picsou plus récemment. J’ai même un projet de long-métrage d’animation en cours. C’est assez disparate, avec toujours une pointe de comédie, un angle historique et pas mal de gourmandise.
J’ai un tempérament tourmenté de naissance, qui m’a mené à prendre le tragique spectacle du monde avec un peu de distance et d’humour. C’est la planche de salut qui permet de rendre les choses vivables. La nourriture, c’est la même chose : dans cette vallée de larmes qu’est l’existence, cela reste une source de joie, de plaisir, de lien humain, une prise directe avec la matière. Pour moi, c’est très complémentaire, et si l’humour est un baume pour l’âme, la cuisine est un baume pour le cœur.
Parfums réconfortants
J’ai grandi dans une cité à Champigny-sur-Marne [Val-de-Marne], c’était loin d’être l’opulence, mais la bouffe était partout autour de moi. Les odeurs remplissaient la cage d’escalier. Entre ma mère d’origine tunisienne, les Vietnamiens réfugiés au dernier étage, les Algériens, les Antillais sur le palier, il y avait des mélanges de parfums réconfortants qui ne parlaient pas que de nourriture : c’étaient nos identités qui se déclinaient et se mixaient à tous les étages. Pour moi, c’était une manière d’habiter le monde.
J’ai appris le chinois à 15 ans et, par la suite, j’ai passé pas mal de temps en Chine, où la cuisine populaire m’obsédait. J’étais capable de faire 10 kilomètres sur un vieux vélo pour aller goûter des nouilles dans un restaurant. Aujourd’hui, certaines villes et certains modes de vie ont été engloutis par la modernité froide, mais la cuisine reste essentielle. Même la street food ou les fast-foods chinois ont une approche holistique de la nourriture.
Quand je pense à manger et à partager un repas, j’en arrive souvent à la pkaila de ma mère. C’est un plat long à cuisiner et toujours assez mythique pour moi, qui se prépare dans des fait-tout gigantesques, pour beaucoup de convives. Il est mijoté pendant des heures, à base d’épinards réduits, de viande, de haricots blancs et d’épices. Cela ne ressemble pas à grand-chose dans l’assiette, mais pour ceux qui ne connaissent pas, c’est toujours une révélation et l’essence de la convivialité.
La Faim de l’histoire, tome 1 (2023), 112 pages, et tome 2 (2026), 96 pages, d’Alfonso Aitor et Jul, Dargaud, 23,50 € et 25 €.
Saint Lucky Luke, de Jul et Achdé, Dargaud, 48 pages, 12,95 €. à paraître le 6 novembre.
Source: Le Monde · Camille Labro
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