Le directeur adjoint du Figaro magazine est distingué à l’unanimité pour un volume qui réunit trente ans d’articles, portraits et reportages sur les pays de l’Est. Un territoire qu’il connaît admirablement.

Depuis trente ans, Jean-Christophe Buisson, historien et directeur adjoint de la rédaction du Figaro Magazine, dont il dirige les pages culture, arpente les terres qui s’étendent de Belgrade à Moscou, de Sarajevo aux confins de l’Arménie. Il est un amoureux impénitent de cette Europe de l’Est. Ces terres qu’on ignore ou néglige parfois sont d’incommodes témoins. Dans l’Occident kidnappé, Milan Kundera nous avait appris que le sort des petites nations d’Europe centrale révélait à une Europe de l’Ouest, oublieuse de son histoire, la fragilité de sa propre civilisation.

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En attribuant à ces reportages de Jean-Christophe Buisson le prix Renaudot poche, les jurés ne saluent pas seulement les récits, portraits et rencontres que l’auteur a aujourd’hui réunis sous un titre malicieusement provocateur : Complètement à l’Est ! Il consacre une certaine idée de l’Europe, très loin de celle qu’on consacre pieusement à Paris ou dans les salons de la technocratie bruxelloise.

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Car l’Est de Buisson est un monde où le passé refuse obstinément de passer, où les morts continuent de gouverner les vivants, où les frontières sont des cicatrices. On avait cru, après 1989, que ces peuples allaient tranquillement rejoindre le grand troupeau de la démocratie libérale. La fin de l’histoire pronostiquée par Francis Fukuyama et plébiscitée par la presse béate en Occident. Mais l’Histoire est hélas une vieille dame indocile et, comme nous avait avertis Ortega y Gasset, ceux qui ont cru pouvoir s’en détourner sont malheureusement conduits à devoir la reproduire.

Pas d’attaches secrètes dans les Balkans!

Buisson nous avertit : « Je n’ai pas choisi l’Est par esprit de contradiction », ni, comme il l’ajoute, par une fascination bizarre pour des terres qui peuvent apparaître inhospitalières, mafieuses, barbares, arriérées, etc. Il est tombé amoureux de ce monde orthodoxe un peu par hasard et, depuis, il ne cesse de le sillonner, attiré par ce monde négligé. Son essai illustre parfaitement cet amour totalement platonique - non, dit-il à ses amis étonnés, il n’a pas d’attaches secrètes dans les Balkans ! Il s’intéresse aux hommes, Kerenski, Molotov, le général serbe Mihailović, mais aussi Emir Kusturica, Siméon II de Bulgarie ou le prince Alexandre de Serbie. Autant de figures qui rappellent que l’Europe orientale fut longtemps le théâtre de destins extravagants.

Viennent ensuite les fractures. Sarajevo, évidemment, où s’achève l’Europe de l’ancien monde, les guerres civiles russe et yougoslave ; la chute de Milošević ; l’Ukraine, enfin, qui nous rappelle avec violence que nous ne sommes pas sortis de l’histoire. Sans oublier l’Arménie, pour laquelle il nourrit une passion si peu comprise en France. Nos jeunes se passionnent pour Gaza mais n’ont aucune compassion pour la plus vieille nation chrétienne martyrisée sous nos yeux. On comprend chez Buisson, l’attachement aux peuples oubliés : ils disent beaucoup de nous.

Dans la dernière partie, consacrée aux lieux, la personnalité de l’auteur se donne libre cours. Du Danube au Transsibérien, de Belgrade au Kremlin, le reporter se fait écrivain voyageur. Avec Sylvain Tesson, son ami, il partage du reste le goût des horizons lointains et des fidélités anciennes. Pour eux deux, voyager n’est pas seulement changer de paysage. C’est éprouver la vérité du monde qui s’efface souvent devant nos conformismes modernes et confortables.

Jean-Christophe Buisson, Complètement à l’Est ! Récits, rencontres et reportages (1996-2026), Perrin, coll. Tempus, 496 p., 12,50 €.

Source: Le Figaro · Jacques de Saint Victor

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