Les acteurs chinois font face à une nouvelle réalité. Les sociétés de production font appel à l'intelligence artificielle, plutôt qu'à des humains pour tourner leurs films. Une utilisation qui inquiète...

Radio France

Publié le 31/10/2026 09:09

Temps de lecture : 3min

Un tournage à Hengdian, en Chine (DELPHINE SUREAU / RADIO FRANCE)
Un tournage à Hengdian, en Chine (DELPHINE SUREAU / RADIO FRANCE)

En Chine, l'intelligence artificielle bouleverse l'industrie du cinéma et des séries. Plus besoin de passer devant une caméra pour apparaître à l'écran. L'IA crée des visages ultra-réalistes et des comédiens louent leur apparence aux producteurs… Certains découvrent même leur visage dans des films où ils n'ont jamais joué.

 À 26 ans, Li Xinzhi est une habituée des podiums. La mannequin influenceuse aux 300 000 abonnés revient des Fashion Weeks de Paris et Milan. Pourtant, devenir actrice ne faisait pas partie de ses projets. 

Li Xinzhi, influenceuse dont le portrait a été volé par l'IA (DELPHINE SUREAU / RADIO FRANCE)
Li Xinzhi, influenceuse dont le portrait a été volé par l'IA (DELPHINE SUREAU / RADIO FRANCE)

"Deux de mes abonnés m'ont écrit en mars pour me dire qu'ils m'avaient reconnu dans une mini-série intitulée L'épingle à fleur de pêcher sur la plateforme Hongguo. Ils m'ont dit que le personnage me ressemblait énormément… Et c'est vrai ! Ils ont volé mon visage ! Les producteurs ont repris mes photos à l'identique", dénonce-t-elle. 

Sur son téléphone, Xinzhi se découvre en costume d'époque, dans la Chine Impériale. Même son grain de beauté au-dessus de sa lèvre a été reproduit. Dans des épisodes d'une à trois minutes, générés par IA, elle incarne une commerçante cruelle. "Ils ont utilisé mon visage pour des scènes violentes : on me gifle, on me tire les cheveux. Mon personnage maltraite aussi des animaux. J'avais peur que les internautes me confondent avec elle, qu'ils pensent que j'étais vraiment comme ça" dit l'influenceuse. 

Li Xinzhi, dont le visage a été capturé pour une mini-série (DELPHINE SUREAU / RADIO FRANCE)
Li Xinzhi, dont le visage a été capturé pour une mini-série (DELPHINE SUREAU / RADIO FRANCE)

Xinzhi porte plainte. La mini-série, aux 40 millions de vues, est retirée. Le jugement est attendu pour janvier. "J'ai reçu des insultes de producteurs qui travaillent dans l'IA. Mais je suis contente d'avoir tenu bon. Sous la pression de l'opinion publique, les plateformes ont durci les contrôles", explique t-elle. 

Hengdian est la capitale du cinéma chinois. On y trouve une réplique grandeur nature de la cité interdite, des décors d'Hong-Kong et de Shanghai. Seulement, depuis un an, les plateaux de tournage se sont vidés. On croise Li Long, les cheveux relevés en chignon, en train de répéter son rôle.  "Avant, je passais plus de 20 jours par mois sur un plateau de tournage, mais depuis l'arrivée de l'IA, je travaille deux fois moins. Il n'y a pas que les acteurs qui sont touchés : les costumiers, les maquilleurs, les cadreurs et les réalisateurs aussi" affirme-il.

Une mini-série chinoise en plein montage (DELPHINE SUREAU / RADIO FRANCE)
Une mini-série chinoise en plein montage (DELPHINE SUREAU / RADIO FRANCE)

Tout se passe désormais sur ordinateur, comme ici dans la société de production Ju Bao Huyu. L'IA donne vie à des histoires à l'eau de rose : une héritière humiliée, un pharaon déchu. Yi Hui, une des responsables, explique : "L'an dernier encore, on tournait uniquement avec de vrais acteurs. Aujourd'hui, l'IA représente plus de 90 % de notre production. Et ça coûte dix fois moins cher !"

"Pour un même scénario, ça nous prend un mois de tournage avec des acteurs, contre une semaine seulement avec l’IA."

Yi Hui, responsable de la société de production Ju Bao Huyu

franceinfo


Un monteur de la société de production explique comment se déroulent les castings à l'heure de l'IA.  "Je commence par chercher sur Internet des visages qui ressemblent à ceux du scénario. J'importe la photo dans ChatGPT. Et je lui donne mes consignes, par exemple 'Affine les traits pour rendre le personnage plus réaliste'… Et ChatGPT génère automatiquement les portraits".

La société de production Ju Bao Huyu (DELPHINE SUREAU / RADIO FRANCE)
La société de production Ju Bao Huyu (DELPHINE SUREAU / RADIO FRANCE)

La société de production finalise 50 mini-séries par mois pour la Chine et pour l'étranger. Elle aussi a déjà utilisé un visage sans autorisation, reconnaît Yi Hui."Une de nos séries a dû être retirée, il a fallu tout modifier. Maintenant, notre équipe de production passe au crible tous les personnages pour s'assurer qu'il n'y a pas de violation du droit à l'image. Ça ne se reproduira plus" assure-t-elle.

Pour éviter les procès, les producteurs ont trouvé une solution : acheter le droit d'utiliser de vrais visages. En Chine, des comédiens louent désormais leur image pour quelques dizaines d'euros. Même des stars s'y mettent. Pourtant, à Hengdian, les acteurs ne sont pas convaincus. "Louer mon visage pour 30 ou 40 euros, à quoi ça sert ? Je ne suis pas contre le principe, mais c'est trop mal payé. Et puis, je m'inquiète de ne pas savoir ce que les producteurs vont faire de mon image", avoue un figurant.

"C'est se tirer une balle dans le pied non ? Maintenant, avec l'IA, tous les empereurs se ressemblent. Les vrais acteurs, eux, ont leurs imperfections. Et c'est justement cette authenticité que le public apprécie", défend un acteur. La révolution est telle que Pékin a promis le mois dernier des aides pour préserver les tournages avec de vrais acteurs.

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