Sifflets, applaudissements, cris de joie. À Nazareth, ville du nord d'Israël, les premières projections électorales sont accueillies dans une ambiance électrique au siège de la Liste unifiée. "Nous rejetons l'occupation et le racisme, et nous resterons ici", lance Faten Gattas, candidat de cette coalition réunissant trois partis majoritairement arabes.
Après le dépouillement de près de 78 % des suffrages mercredi 28 octobre, les deux listes arabes sont en passe de remporter un nombre record de sièges à la Knesset. De quoi leur permettre de jouer un rôle décisif dans la formation du prochain gouvernement, alors qu'aucun bloc ne semble en mesure d'obtenir seul une majorité.
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Cette percée traduit une forte mobilisation dans les localités arabes. Selon la chaîne Channel 12, citée par l'agence Anadolu, la participation aurait atteint 80 % dans les localités arabes, contre 53,2 % dans les localités arabes et druzes lors du précédent scrutin, en novembre 2022. À Rahat, dans le sud du pays, elle se serait élevée à 82 %, contre 60,61 % quatre ans plus tôt, selon le quotidien en ligne Times of Israel.
"Enfin, les Palestiniens d'Israël se sont mobilisés aux urnes. Il aura fallu attendre 30 ans !", réagit Sylvaine Bulle, professeure de sociologie à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), spécialiste de la société israélienne et du conflit israélo-palestinien.
"On peut lire cette mobilisation de deux façons : comme une voie du désespoir, les élections de la dernière chance pour que les Palestiniens continuent d'exister politiquement, ou comme une voie de l'espoir, avec la volonté de prendre part à un gouvernement utile", analyse l'autrice de "Israël après le 7-Octobre" (PUF, 2026).
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Des sièges décisifs, mais pas d'alliance automatique
Après le dépouillement de près de 78 % des bulletins, le Likoud de Benjamin Netanyahu et ses alliés sont crédités de 54 sièges sur les 120 que compte la Knesset, contre une quarantaine pour le bloc de l'opposition mené par Gadi Eisenkot, tandis que les listes arabes sont créditées de 17 sièges, selon les données provisoires de la Commission électorale. Il faut 61 députés pour obtenir la majorité absolue.
Sur le papier, les partis arabes pourraient donc permettre au camp de Gadi Eisenkot de réunir les voix nécessaires pour tenter de former un gouvernement et faire tomber Benjamin Netanyahu. Mais ajouter les forces arabes à celles de l'opposition serait aller trop vite.
"On n'additionne pas les sièges du bloc d'Eisenkot à ceux des partis arabes. Sinon, ça se saurait, et on aurait déjà un gouvernement", souligne Sylvaine Bulle. La chercheuse préfère d'ailleurs éviter l'expression de "faiseurs de rois". "Techniquement, c'est un succès énorme pour les partis arabes. Ils deviennent des acteurs décisifs. Mais politiquement, cela va être très compliqué."
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Première explication : les divergences entre les deux formations. La Liste arabe unie (Raam), dirigée par Mansour Abbas, est une formation islamiste modérée qui a déjà participé à une coalition gouvernementale. Elle se dit prête à travailler avec le bloc de Gadi Eisenkot.
La Liste unifiée, qui rassemble trois partis aux sensibilités nationalistes et communistes, se montre plus réservée sur une participation directe au gouvernement. Mercredi matin, le dirigeant de la Liste unifiée, Youssef Jabareen, a appelé à un "véritable partenariat judéo-arabe" pour chasser Benjamin Netanyahu du pouvoir, sans préciser si cette coopération passerait par une participation au gouvernement ou par un soutien parlementaire extérieur.
"Quiconque souhaite proposer une alternative réelle et authentique au gouvernement de Netanyahu aux mains tachées de sang devra s'adresser à nous et ouvrir la voie au changement", a-t-il déclaré à des médias israéliens.
Les deux listes ne s'accordent pas non plus sur la définition du sionisme et la reconnaissance d'Israël comme État juif. "Elles ont des intérêts très divergents, sinon il n'y aurait qu'une liste", résume Sylvaine Bulle. Elles partagent toutefois certaines priorités, notamment la lutte contre la criminalité dans les localités arabes et la défense des droits des citoyens arabes d'Israël. Mais ces convergences ne suffisent pas à mettre de côté leurs désaccords politiques.
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Eisenkot face à un choix délicat
Benjamin Netanyahu a, lui, exclu de s'appuyer sur les partis arabes – qualifiés d'"antisionistes" – pour former un gouvernement, mettant ainsi la pression sur son rival. Gadi Eisenkot, qui entend mettre fin au pouvoir du Premier ministre sortant et a écarté l'idée d'un gouvernement d'union nationale avec lui, n'a en revanche pas clarifié sa position depuis les résultats.
"Eisenkot a été très habile : il a été très offensif contre Netanyahu en disant qu'il refusait tout accord avec lui. Mais il n'a encore rien dit sur les Palestiniens d'Israël", rappelle Sylvaine Bulle.
Car le problème n'est pas seulement de réunir les sièges nécessaires à une majorité. Il est aussi de rendre politiquement acceptable une coopération avec les partis arabes, dans un pays marqué par la guerre et les tensions avec les Palestiniens.
"Sans les partis arabes, il n'y a pas vraiment de possibilité de vivre ensemble", souligne le commentateur politique Daniel Bensimon, ancien éditorialiste du quotidien israélien Haaretz et ex-député travailliste, interrogé sur l'antenne de France 24. "Il faut trouver le moyen d'avoir le feu vert du côté arabe et celui de l'opinion publique israélienne. Car il est difficile, pour les électeurs israéliens, d'accepter que des partis arabes participent au pouvoir alors que le pays est en plein conflit avec les Arabes autour de lui. Il faut trouver un moyen de diriger le pays ensemble, Juifs et Arabes."
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Une coopération avec un parti arabe ne serait pas inédite. En 2021, Raam avait rejoint la coalition menée par Naftali Bennett et Yaïr Lapid, contribuant à mettre fin à douze années consécutives de pouvoir de Benjamin Netanyahu. "Ce n'est pas parce qu'ils déclarent avant les élections qu'ils ne s'allieront pas qu'ils ne le feront pas le moment venu", note Tamar Sebok, journaliste et correspondante en France du quotidien israélien Yedioth Aharonoth, interrogée sur France 24. "Même Netanyahu avait négocié avec eux en 2021. Nous sommes dans une situation inédite, car les partis arabes n'ont jamais été aussi forts. Tout reste donc possible."
Au sein de l'opposition, le chef de la gauche Yaïr Golan, qui est le seul membre du bloc ouvertement favorable à une telle alliance, a appelé mercredi sur X à "former un gouvernement de changement en partenariat avec les citoyens arabes d'Israël".
Mais une alliance avec les partis arabes pourrait compliquer les négociations pour Gadi Eisenkot et braquer une partie des élus juifs, notamment à droite. Et même si Raam acceptait seul de rejoindre le gouvernement, Gadi Eisenkot devrait encore trouver d'autres partenaires pour atteindre une majorité absolue. Une coalition associant des formations arabes et des partis ultraorthodoxes est envisageable, mais elle serait fragile, tant les divergences idéologiques sont importantes.
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Un soutien extérieur, à quelles conditions ?
Une autre option serait la formation d'un gouvernement minoritaire, qui s'appuierait ponctuellement sur les voix de députés arabes sans les intégrer à la coalition. "Un soutien extérieur est envisageable si les partis arabes se mettent d'accord avec l'opposition sur un programme écrit, autour de sujets comme la fin de l'occupation", explique Sylvaine Bulle.
La lutte contre la criminalité dans les localités arabes pourrait alors être un point clé des négociations. "La balle est totalement dans le camp de la Liste unifiée. Elle pourrait dire : 'Vous réglez la question de la criminalité, puisque c'est une prérogative régalienne, et nous, en échange, on soutient la coalition'", poursuit la chercheuse.
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Un tel accord ne signifierait toutefois pas un rapprochement idéologique. "Il peut y avoir une adhésion de façade, mais ça ne veut absolument pas dire qu'ils sont pour une nation israélienne, juive ou même mixte", souligne-t-elle.
En attendant, l'absence de majorité pourrait profiter à Benjamin Netanyahu, qui resterait Premier ministre par intérim jusqu'à la formation d'un nouveau gouvernement. En cas d'impossibilité de sortir de l'impasse, de nouvelles élections seraient organisées, comme cela a été plusieurs fois le cas dans l'histoire d'Israël.
Source: France 24 · Barbara GABEL
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