Sébastien Lecornu et plusieurs de ses ministres n'ont cessé de pointer le rôle de groupes radicaux dans les violences et les pillages du 17 octobre. Mais les deux camps ne recouvrent pas les mêmes réalités.

France Télévisions

Publié le 24/10/2026 07:01

Temps de lecture : 4min

Des manifestants radicaux en tête de cortège, à Toulouse, le 17 octobre 2026. (ROMAIN LAURENDEAU / HANS LUCAS / AFP)
Des manifestants radicaux en tête de cortège, à Toulouse, le 17 octobre 2026. (ROMAIN LAURENDEAU / HANS LUCAS / AFP)

Qui est responsable des violences commises samedi 17 octobre, une journée de mobilisation marquée par de graves affrontements entre forces de l'ordre et manifestants et de nombreux pillages dans plusieurs villes de France ? Le gouvernement de Sébastien Lecornu a ciblé un camp en particulier. Le Premier ministre a pointé mardi, à l'Assemblée nationale, "la planification (...) d'un schéma insurrectionnel mené par des groupuscules d'extrême gauche et de l'ultragauche", deux jours après avoir mis en cause "une nébuleuse d'extrême gauche, dans laquelle La France insoumise occupe une place importante, et dans laquelle il y a des gens, des groupuscules, qui sont sur un agenda de violence".

La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a elle aussi imputé le même jour, sur BFMTV, la responsabilité de ces violences à des "mouvements d'ultragauche organisés" et des "groupuscules d'extrême gauche". Mais en réalité, selon différents spécialistes de ces blocs aux marges de l'échiquier politique, plusieurs différences fondamentales séparent clairement l'ultragauche et l'extrême gauche.

Il y a d'abord la question du rapport aux élections et à la vie démocratique rythmée par la compétition des partis. "Il y a une distance très nette entre elles. L'ultragauche va être anti-électoraliste, ce qui n'est pas le cas des léninistes du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) et de Révolution permanente, ou même de La France insoumise (LFI)", explique l'historien Sylvain Boulouque, spécialiste des radicalités politiques et des mouvements sociaux. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon conteste d'ailleurs le fait d'avoir été classé par le ministère de l'Intérieur dans le bloc "extrême gauche" pour les élections municipales de mars dernier.

Des partis d'extrême gauche présentent des candidats aux différentes élections, comme pour l'élection présidentielle de 2027, à l'image d'Anasse Kazib pour Révolution permanente ou de Selma Labib pour le NPA-Révolutionnaires, ce qui n'est pas le cas des mouvances d'ultragauche. "L'ultragauche porte tout un héritage historique qui est complètement méconnu et passé sous silence : c'est l'auto-organisation, la démocratie directe, l'hostilité à l'égard des partis, donc de la hiérarchie, des chefs. Elle a un côté un peu libertaire", analyse auprès de La Montagne le sociologue Michel Kokoreff.

"Il n'y a pas de direction, ce sont des groupes qui ne cherchent pas de chefs."

L'historien Sylvain Boulouque, à propos de l'ultragauche

à franceinfo

"L'ultragauche considère en outre que les syndicats entravent l'action ouvrière. Elle ne veut pas qu'il y ait des directions syndicales", poursuit Sylvain Boulouque. Ce qui n'empêche pas ses membres de se rendre aux manifestations organisées par les syndicats, comme ce sera le cas le 5 novembre, mais dans un rapport distant avec le cortège officiel qui défile d'un point A à un point B, avec un service d'ordre.

Cette ultragauche est également composée de nombreux petits groupes, plutôt que de grandes structures, avec des divergences dans le mode d'action pour contester l'Etat. Ce sont des groupes affinitaires, avec toute une palette de sensibilités. "L'ultragauche non violente existe aussi, avec par exemple des communautés sur le plateau de Millevaches (un territoire entre la Creuse, la Corrèze et la Haute-Vienne). Certains font pousser de l'herbe et élèvent des chèvres, alors que d'autres peuvent être des antitechnos", illustre Sylvain Boulouque. "Il y a chez les tenants de l'ultragauche un lien entre les pratiques politiques et les formes de vie", prolonge Michel Kokoreff auprès de La Montagne.

Y a-t-il, cependant, une forme de porosité entre l'ultragauche et l'extrême gauche ? "Il y a une distance très nette entre les deux mondes", répond Sylvain Boulouque. "Ça ne veut pas dire qu'ils ne manifestent pas ensemble ou qu'il ne peut pas y avoir des transferts individuels, mais il y a deux analyses distinctes et ils ne s'apprécient pas les uns les autres", en dépit de convergences idéologiques sur le rôle de l'Etat ou l'opposition au capitalisme, par exemple.

Cette méfiance se perçoit encore plus entre l'ultragauche et LFI, alors que le gouvernement a tenté d'établir un lien entre ces deux camps. Début octobre, les services du Premier ministre ont directement dénoncé la responsabilité de "LFI et ses proxys de l'ultragauche" dans "l'origine du mouvement" lycéen qui a basculé en "violences urbaines". "La France insoumise est associée à l'ultragauche, mais quand on va sur des sites d'ultragauche et quand on écoute leurs discours, ils [LFI] sont considérés comme des collabos, c'est-à-dire comme des gens qui sont dans le système", a affirmé jeudi soir, sur France 5, le politiste Rémi Lefebvre, longtemps membre du PS avant de rejoindre la Gauche républicaine et socialiste, le petit parti d'Emmanuel Maurel.

Des divergences existent aussi entre LFI et les partis d'extrême gauche comme Révolution permanente, qui critiquent régulièrement le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, "où les travailleurs sont dilués dans un bloc électoral et dans une stratégie citoyenne". Le 11 octobre, Elsa Marcel, conseillère municipale d'opposition à Saint-Denis, étiquetée Révolution permanente, a fustigé la rémunération de Bally Bagayoko, maire LFI de la ville de Seine-Saint-Denis, dernier exemple en date de ces tensions qui démontrent l'hétérogénéité de cette partie du monde politique.

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Source: Franceinfo · Thibaud Le Meneec

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