Comme tous les dimanches, l'église baptiste Ebenezer d'Atlanta est pleine à craquer. Dans ce lieu historique, où Martin Luther King fut pasteur, les prédicateurs se succèdent au pupitre. La foule des fidèles ponctue les discours avec ferveur : "Yeah !", "Merci Jésus !" ponctué de l'incontournable "Amen !"
Située sur Auburn Avenue, dans le quartier historique de Sweet Auburn, à l'est du centre-ville d'Atlanta, cette église a toujours été à l'avant-garde du mouvement afro-américain. En pleine ségrégation raciale, ses pasteurs et ses fidèles n'ont eu de cesse de militer pour l'égalité. Ils ont également pallié l'absence de services publics notamment en matière d'éducation quand la communauté noire en était exclue. De longue date, ils s’inscrivent dans la tradition de l’Évangile social, qui a nourri le mouvement des droits civiques des années 1960.
À moins d'un mois des élections de mi-mandat 2026, la présence du révérend Raphael Warnock rappelle que cette tradition qui voit les leaders spirituels jouer également un rôle politique est bien vivace. Élu au Sénat en janvier 2021, il est devenu le premier Afro-Américain à représenter la Géorgie, et le premier démocrate noir d'un État du Sud à siéger à la Chambre haute du Congrès.
Au pupitre, Raphael Warnock est dans son élément : "Très bien, approchez. Nous avons besoin que tout le monde vote", proclame-t-il avant un tonnerre d'applaudissements.
Il poursuit son prêche, scandant ces mots dans le rythme cadencé et lyrique caractéristique des prédicateurs du Sud des États-Unis : "Le vote est une forme de prière, une prière pour le monde que nous désirons pour nous et pour nos enfants."
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Après ces derniers mots, le sénateur cède sa place à la tribune à Marc Morial, président de la National Urban League, une organisation de défense des droits civiques au service de la communauté afro-américaine depuis 1910.
"Les yeux de la nation sont rivés sur l'État de Géorgie", lance Marc Morial aux fidèles. "Lorsque la Géorgie a élu votre pasteur sénateur en 2021, beaucoup à travers le pays disaient que c'était impossible. Que cela ne pouvait être fait. Mais la Géorgie a écrit l'Histoire", rappelle-t-il.
La Géorgie, nouvel épicentre politique
Ces dernières années, la Géorgie est devenue une terre de conquête pour les démocrates, État autrefois solidement rouge et républicain. Mais avec l'essor d'une population diplômée et progressiste dans les banlieues américaines, ainsi que le retour d'Afro-Américains diplômés vers les métropoles du Sud, selon un phénomène parfois qualifié de "fuite des cerveaux inversée"(brain-gain), l'État se teinte petit à petit en violet. Et désormais, les démocrates espèrent que le bleu de leur camp prendra définitivement le pas sur le rouge de leurs adversaires. Pour y parvenir, ils doivent toutefois mobiliser les électeurs.
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Deux ans après la victoire de Donald Trump en Géorgie lors de l'élection présidentielle de 2024, et face à un Congrès aux mains des républicains, les démocrates doivent également combattre les tentatives de redécoupage électoral visant à diluer le vote des Afro-Américains. À l'image du New York Times, des éditoriaux et des études ont montré comment ce "gerrymandering" visait à "anéantir le pouvoir électoral noir".
En 1965, Martin Luther King lançait sa campagne de désobéissance civile pour que les Afro-Américains puissent enfin utiliser leur droit de vote dans le Sud. Soixante-et-un ans plus tard, le combat se poursuit sous une autre forme. Et la Géorgie est en première ligne. Une nouvelle fois, les Afro-Américains savent que personne ne se battra à leur place.
L'ombre de la loi "SB 202" sur le vote
Un combat qui passe avant tout par le vote. Au complexe sportif C.T. Martin d'Adamsville, quartier majoritairement afro-américain d'Atlanta, le vote anticipé a débuté dès le 13 octobre. Un gymnase, transformé en bureau de vote, voit défiler un flux continu d'électeurs au milieu des affiches de propagande électorale et des rappels au règlement : "Il est interdit de porter des armes à feu", souligne l'un d'eux. En Géorgie, le vote anticipé se déroule du 13 au 30 octobre avec une interruption durant le week-end qui précède l'"Election Day".
À l'extérieur, la "fête pour encourager le vote" (get out the vote party) bat son plein sur le parking. Un DJ diffuse de la soul à plein volume. Sur la pelouse baignée par le soleil d'automne, des animateurs du podcast d'un collectif communautaire interviewent des responsables politiques, des militants et des célébrités locales à la sortie du bureau de vote en arborant l'autocollant "J'ai voté". À un autre stand, Deborah Scott, directrice de l'ONG locale Georgia Stand Up, distribue des bouteilles d'eau, des biscuits et des tracts d'information sur le scrutin.
"La démocratie est en jeu. Et dans ce combat pour la démocratie, tout va commencer et s'achever ici même, en Géorgie", affirme-t-elle avec un sourire communicatif. "La Géorgie va montrer au reste du pays que lorsqu'on s'organise, qu'on se mobilise et qu'on travaille avec la communauté noire, on peut gagner. Même s'ils nous sous-financent, même s'ils ne nous montrent aucun amour, nous montrerons de l'amour à notre communauté."
Ces campagnes d'incitation au vote sont strictement non partisanes. Les bénévoles s'abstiennent de toute mention liée aux partis politiques ou aux préférences électorales. Il faut lire entre les lignes. Lorsque Deborah Scott évoque l'absence d'amour envers la communauté, c'est une référence à l'Election Integrity Act de 2021 fréquemment désignée sous le nom de "SB 202". Les républicains défendent un texte qui rend "plus facile pour les citoyens de voter et plus difficile pour quiconque de tricher". Joe Biden, depuis la Maison Blanche, l'avait comparé aux lois de ségrégation raciale, le qualifiant de "Jim Crow du XXIe siècle".
Parmi ses nombreuses dispositions, la loi interdit la distribution de nourriture et d'eau aux électeurs faisant la queue à moins de 45 mètres (150 pieds) d'un bureau de vote. Deborah Scott estime que cette mesure affecte de manière disproportionnée les minorités. "La loi SB 202 discrimine les populations noires et métissées parce que seules ces dernières offraient de l'eau aux personnes qui attendaient. Nos files d'attente étaient plus longues que celles de n'importe quelle autre communauté. Les gens attendaient cinq, six, dix heures et ne pouvaient pas voter. Des gens s'évanouissaient. Nous ne pouvions même pas leur donner une chaise", s'indigne-t-elle.
La loi a fait l'objet de contestations judiciaires par des groupes de défense des droits civiques ainsi que de nombreuses décisions de justice. Peu après son adoption, le ministère américain de la Justice – alors démocrate – avait poursuivi l'État de Géorgie, invoquant une loi racialement discriminatoire. Mais, en mars 2025, deux mois après l'investiture de Donald Trump pour un second mandat, le ministère de la Justice a abandonné les poursuites, rejetant les accusations de racisme.
Au C.T. Martin Center, la fête d'incitation au vote se tient donc prudemment à distance réglementaire des isoloirs. Cependant, dans les petits bureaux de vote des quartiers populaires densément peuplés, la distance s'avère compliquée à respecter, explique Deborah Scott : "Ils ont fait ça parce qu'ils ne veulent pas de la démocratie. Nous voulons la démocratie. Nous avons donc décidé de continuer à le faire, mais simplement plus loin. Nous voulons que les gens viennent chercher leur eau et les informations avant d'entamer la file d'attente."
Le spectre des ingérences de 2020
La participation et la mobilisation de leurs électeurs sont cruciales tant pour les démocrates que pour les républicains en Géorgie, un État qui a voté pour Joe Biden en 2020 puis pour Donald Trump en 2024.
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L'État s'était retrouvé sous le feu des projecteurs médiatiques à cause des multiples contestations de Donald Trump. Après sa défaite en 2020, le milliardaire avait affirmé à plusieurs reprises avoir remporté la Géorgie, même après trois recomptages des voix confirmant la défaite du candidat républicain sur un écart de près de 11 800 voix. Le président avait téléphoné au secrétaire d'État de Géorgie, le républicain Brad Raffensperger, pour lui réclamer de "trouver" les voix manquantes. Ce dernier avait refusé.
Six ans plus tard, cette affaire d'ingérence présumée en Géorgie continue d'avoir un impact sur la campagne des midterms. En janvier 2026, le FBI a perquisitionné les bureaux électoraux du comté de Fulton, une circonscription clé de l'État, pour saisir des registres de vote datant de 2020. Une opération dénoncée comme un "exemple sans précédent d'ingérence directe du gouvernement fédéral dans une élection d'État".
Jon Ossoff, candidat à sa réélection en novembre, s'est joint aux voix des critiques. Lors d'une visite dans une église noire d'Atlanta, le candidat démocrate a accusé Donald Trump d'avoir ordonné ce raid pour diluer le vote afro-américain. "Le pouvoir des électeurs noirs, et le fait que ce pouvoir l'ait expulsé de ses fonctions, l'indigne peut-être davantage que la défaite elle-même. Alors, il essaie de délégitimer l'exercice de votre pouvoir. À l'approche des élections, il essaie de le restreindre", a déclaré Jon Ossoff.
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Le "gerrymandering", menace sur le vote noir
La restriction du vote afro-américain a une longue tradition dans le Sud profond, cette sous-région composée de l'Alabama, de la Louisiane, du Mississippi et de la Caroline du Sud en plus de la Géorgie. Une tradition qui perdure aujourd'hui avec Donald Trump et les républicains.
Depuis le début de son deuxième mandat, un vaste chantier de redécoupage électoral a été entrepris. En 2025, Donald Trump a fait pression sur les législateurs du Texas pour qu'ils adoptent de nouvelles cartes électorales en vue de faciliter une victoire à la Chambre des représentants, où le Grand Old Party détient pour l'heure une courte majorité de 220 sièges contre 215.
En avril, la Cour suprême des États-Unis, dans un arrêt historique, a invalidé une circonscription à majorité afro-américaine en Louisiane, ouvrant la voie à d'autres redécoupages et incitant trois États du Sud à tracer de nouvelles cartes.
Une étude de Bloomberg News sur les cartes du Congrès, publiée le 20 octobre, a révélé que ce "gerrymandering" – ou la manipulation partisane des limites des circonscriptions électorales – "a un impact démesuré sur les électeurs noirs, plus susceptibles d'avoir été déplacés vers de nouvelles circonscriptions afin de créer davantage de sièges pour les républicains à l'approche des élections de mi-mandat".
En Géorgie, les Afro-Américains représentent environ 30 % des 11 millions d'habitants de l'État, constituant ainsi une base électorale démocrate essentielle. "Pour tout candidat démocrate en lice, il faut absolument une forte participation électorale des Afro-Américains – en supposant qu'ils votent de manière prévisible pour les démocrates – afin d'avoir de réelles chances de l'emporter", explique Andra Gillespie, politologue à l'Université Emory d'Atlanta.
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Début 2026, les républicains de l'Assemblée générale de Géorgie ont bien tenté de suivre l'exemple de l'Alabama, de la Louisiane et du Tennessee en redessinant les cartes du Congrès. Mais le projet a été mis de côté, de peur de provoquer un rejet des électeurs.
Debout sur la pelouse du C.T. Center après avoir glissé son bulletin dans l'urne, Shirley Clarke Franklin, ancienne maire d'Atlanta et figure démocrate de longue date, a attribué ce rétropédalage à la résistance des politiciens progressistes de Géorgie. "Les Afro-Américains de Géorgie, en particulier nos dirigeants, se sont opposés au redécoupage lorsque la question a été soulevée au sein de notre Assemblée. Et notre Assemblée, dominée par le parti qui voulait opérer ce redécoupage, a reculé", affirme Shirley Clarke Franklin. "La capacité d'organisation des Géorgiens et l'histoire de notre lutte pour nos droits nous ont été bien utiles dans ces moments difficiles."
La victoire pourrait être de courte durée. De l'avis de plusieurs analystes, les républicains pourraient remettre la question à l'ordre du jour après les midterms. Andra Gillespie souligne que l'élection au poste de gouverneur, qui oppose le milliardaire républicain Rick Jackson à la démocrate Keisha Lance Bottoms pour remplacer le gouverneur sortant Brian Kemp, pourrait être déterminante.
"Ce redécoupage n'a pas complètement disparu des cartons", prévient Andra Gillespie. "Le calendrier dépendra du nom du prochain gouverneur de la Géorgie." Et d'esquisser un scénario paradoxal : une victoire démocrate pourrait inciter Brian Kemp à mettre à profit ses deux derniers mois en tant que gouverneur pour faire promulguer la loi, tandis qu'une victoire de son successeur républicain rendrait l'urgence moins pressante.
Inflation et fidélité démocrate
Malgré cette menace, Scotty Smart affiche son optimisme. Roulant vers l'ouest sur l'avenue Martin Luther King Jr. d'Atlanta avec sa voiture chargée à ras bord de son livre auto-édité, "All Power Back to the People" (Ramener le pouvoir au peuple), il se montre plein d'espoir : "Si nous votons à cette élection, nous aurons la capacité de riposter et de freiner certaines des choses qui se produisent à travers le pays", affirme le jeune militant.
Mais il perd son sourire quand on lui demande pourquoi les hommes afro-américains ont pu se laisser séduire par Donald Trump en 2024 : "C'est un faux récit diffusé par certains médias qui aiment fustiger les hommes noirs", s'énerve-t-il. "En 2024, les hommes noirs ont voté massivement pour les démocrates. Mais on met toujours l'accent sur cette infime frange démographique."
Les chiffres du Pew Research Center tendent à lui donner raison. Une analyse publiée en octobre 2026 montre qu'environ 77 % des hommes noirs ont finalement voté pour Kamala Harris, contre 21 % pour Donald Trump. Chez les femmes noires, environ 92 % ont soutenu Kamala Harris, et 7 % Trump.
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Après deux années de Trump II et alors que la guerre en Ukraine et au Proche-Orient a fait exploser le coût de la vie aux États-Unis, il est convaincu que l'électorat afro-américain restera une fois de plus fidèle aux démocrates lors des élections de mi-mandat : "Les routiers sont prêts à faire grève parce que le prix du gazole est trop élevé, les gens sont en colère parce que la nourriture coûte très cher. La situation s'est tellement détériorée que les gens voient enfin les effets" des politiques de Trump.
Le pouvoir du vote, la psychothérapeute Kamilah Aminah Jones y croit également. À la sortie de l'église Ebenezer, à la fin de l'office dominical, l'ecclésiaste a la voix qui s'étrangle au moment d'expliquer ses responsabilités de citoyenne.
"C'est un cadeau. C'est un véritable cadeau. Et je suis émue", lâche-t-elle, marquant une brève pause pour reprendre ses esprits avant de poursuivre. "L'émotion me gagne rien que d'y penser... C'est une promesse pour laquelle mes ancêtres ont probablement prié, et ils n'ont pas fait que prier : il y a eu du sang, de la sueur et des larmes pour obtenir cette opportunité. Et j'en suis l'héritière aujourd'hui. J'ai une voix. C'est quelque chose que jamais je ne prendrai pour acquis."
Source: France 24 · Leela JACINTO
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