Vieux de plus de deux siècles, le « gerrymandering » – le redécoupage des cartes électorales à des fins partisanes – est fréquemment utilisé aux États-Unis à l’approche des élections de mi-mandat du 3 novembre pour chercher à grapiller quelques sièges au Congrès. Depuis l’année dernière, Donald Trump tente de mettre le stratagème à profit autant que faire se peut… sans garantie qu'il porte ses fruits.
Une vague bleue pourrait-elle de nouveau déferler sur les élections de mi-mandat américaines, comme en 2018 ? Les républicains semblent en tout cas se préparer à absorber le choc. Alors que la majorité des sondages donne l’avantage aux démocrates pour le contrôle du Congrès, le camp trumpiste tente d'ériger le plus de digues possible. Pour cela, le leader MAGA, dont l’opinion publique a durablement pâti des conséquences de la guerre au Moyen-Orient, mise sur l’un des outils centraux de la politique états-unienne : le « gerrymandering ».
Régulièrement critiquée, mais jamais abandonnée, cette pratique apparue au début du XIXe siècle consiste à redécouper les cartes électorales au sein des États acquis à la faveur d’un des deux partis hégémoniques. Mûrement réfléchis, ces remodelages ont un objectif : scinder les poches d'irréductibles où se concentrent les électeurs d'opposition et diluer leurs voix dans de nouvelles circonscriptions où ils deviendront minoritaires.
En Floride, par exemple, le très conservateur gouverneur Ron DeSantis a établi en mai 2026 une nouvelle carte électorale en réorganisant les circonscriptions pour concentrer les électeurs démocrates dans le moins de secteurs possible et ainsi limiter drastiquement l’influence de leur vote. Ce faisant, les trumpistes se sont offert quatre sièges très susceptibles de tomber dans leur giron. Une tactique reproduite dans six autres États par les républicains.
Les démocrates ne s’y refusent pas non plus, en en récoltant pour l'instant les bénéfices en Californie et dans l'Utah. La balance penche tout de même franchement en faveur des républicains, qui pourraient gagner jusqu’à dix sièges dans l’opération. Un butin non négligeable, alors que moins de 40 des 435 places de la Chambre des représentants sont considérées comme réellement compétitives lors des midterms à venir.
Des républicains en ordre de bataille derrière Trump
En temps normal, les cartes électorales sont refondues tous les dix ans, en fonction du recensement décennal, pour que les circonscriptions s’adaptent, autant que faire se peut, aux évolutions de populations. Mais depuis l’année dernière, la donne a changé. Et pour cause, en août 2025, les législateurs texans ont approuvé, à la demande expresse de Donald Trump, une nouvelle carte électorale dont l’objectif assumé est de créer un avantage pour le parti républicain. Le locataire de la Maison Blanche a ouvertement assuré qu’il espérait « obtenir cinq sièges supplémentaires » dans cet État déjà historiquement acquis à son parti.
En lançant ainsi les hostilités, le gouverneur de l’État, Greg Abbott « a ouvert la boîte de Pandore », estime Gabriel Solans, chercheur en civilisation américaine à l'université Paris-Cité. Depuis, trois autres États républicains – la Floride, la Caroline du Nord et le Tennessee – lui ont emboîté le pas en modifiant leur carte électorale sans obligation légale de le faire. En réaction, la Californie du gouverneur démocrate Gavin Newsom, fervent opposant à Donald Trump, a fait de même. Une situation inédite aux États-Unis. Depuis la première mise en place, en 1970, du redécoupage des cartes électorales tous les dix ans, seuls deux États avaient restructuré leurs circonscriptions entre deux décennies.
Outre les cinq États ayant volontairement modifié leurs cartes électorales, quatre autres États ont connu une évolution similaire, dont trois à la faveur des républicains – l’Ohio, l’Alabama et la Louisiane. Dans leurs cas, ils faisaient face à des obligations légales de remodelage de leurs cartes, parfois depuis plusieurs années. Ces trois États, dominés par des représentants républicains, ont obtenu des répartitions avantageuses pour leurs candidats – parfois avec l’aide de la Cour suprême, à majorité conservatrice et dont trois des neuf juges ont été nommés par Donald Trump.
Au total, six élus démocrates se sont retirés ou ont perdu leurs primaires après ces changements. Aussi, cette stratégie républicaine sans précédent accumule de nombreuses critiques, ses détracteurs estimant qu’elle prive plusieurs communautés d’une représentation équitable.
Le vote des minorités en ligne de mire
L’institut Floyd Abrams pour la liberté d’expression présentait déjà en 2019 un mémoire d'amicus curiae à la Cour suprême pour rappeler l’inconstitutionnalité, selon ses auteurs, du redécoupage électoral à des fins partisanes. « Le vote constitue une forme d'expression politique, et le découpage électoral partisan vise à entraver cette expression », estimaient les juristes de l’institut, selon lesquels la pratique viole le Premier amendement de la Constitution, garantissant la liberté d’expression.
D’autant qu’à l’approche des élections de novembre, certaines minorités semblent être particulièrement affectées par les changements de circonscriptions. Des élus et candidats démocrates reprochent notamment à leurs adversaires de cibler en grande partie les bases électorales des candidats afro-américains. En Louisiane, la carte électorale tracée après le recensement de 2020 avait été modifiée en 2024 sur ordre d’une cour fédérale car elle ne comportait qu’une seule circonscription à majorité noire. Les magistrats avaient alors estimé qu’elle ne respectait pas le Voting Rights Act de 1965 – qui interdit la restriction du droit de vote de certaines populations pour des motifs discriminatoires – et qu’au moins une nouvelle circonscription représentative de la population noire devait être établie.
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Pourtant, en avril dernier, la Cour suprême s’est opposée à cette carte, alors en place depuis deux ans. Selon les juges conservateurs, rien dans la loi de 1965 ne justifiait ce nouveau tracé, allant jusqu’à le qualifier de « découpage électoral racial inconstitutionnel ». Donald Trump s’est immédiatement réjoui d’une « grande victoire pour l’égalité de protection devant la loi » sur son réseau Truth Social.
En amenuisant ainsi le Voting Rights Act, la décision de justice signe « la fin de la justification légale de circonscriptions établies sur des bases ethniques qui, en général, avantagent les démocrates puisque les minorités, en particulier les Afro-Américains, votent plutôt pour leurs candidats », considère Gabriel Solans. Plusieurs États républicains se sont immédiatement engouffrés dans la brèche ouverte par la Cour suprême. La Louisiane adopte ainsi en mai une carte remaniée, où seule subsiste une circonscription à majorité afro-américaine. L’Alabama lui succède début juin. Le Tennessee les avait devancés en se débarrassant de son unique poche importante d’électeurs noirs à peine une semaine après le jugement de la Cour suprême.
Conséquence directe de ces guerres électorales : les démocrates craignent de perdre jusqu’à un tiers des représentants du caucus noir du Congrès, groupe d’élus portant les revendications des communautés afro-américaines et marginalisées des États-Unis depuis les années 1970. Leur nombre a augmenté de manière constante depuis l’instauration du Voting Rights Act. Cependant, si certaines tentatives républicaines pour gagner des sièges ont été couronnées de succès, recevant plusieurs fois l’aval de la Cour suprême, rien ne garantit pour autant qu’elles soient suffisantes.
Aucune assurance de résultats
Et pour cause, les républicains – comme les démocrates – ne constituent pas un bloc parfaitement unifié derrière Donald Trump. Le président des États-Unis a beau avoir construit un solide socle de fidèles, certaines voix discordantes se font parfois entendre au sein du Grand Vieux Parti (GOP). Certains États ont ainsi refusé de mener à son terme une politique de gerrymandering partisan, en dépit des demandes appuyées de l’administration.
Dans l’Indiana, 21 sénateurs républicains en poste ont apporté leur soutien à leurs dix collègues démocrates pour voter contre une nouvelle carte électorale, pourtant favorable à leur camp. Trois visites successives du vice-président J.D. Vance pour plaider la cause MAGA en amont du vote n’y ont rien changé. Même situation au Kansas, où des élus républicains ont opposé la même résistance aux consignes de Washington.
Plus surprenant encore, la Cour suprême n’a pas toujours rendu des décisions en faveur de l’actuel président. Les neuf juges ont par exemple contrarié les projets des législateurs du Missouri fin septembre, en s’opposant à la mise en place d’une nouvelle carte électorale qui aurait pu faire gagner un siège aux républicains.
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Qui plus est, le gerrymandering texan, première offensive trumpiste dans cette bataille de circonscription, a semble-t-il été mal calculé. Les républicains auraient « surestimé l'adhésion des électeurs d’origine latino-américaine à Trump » dans la réorganisation des secteurs de votes, explique Gabriel Solans. « Ils ont certes bien voté pour lui en 2024 à la présidentielle, mais maintenant ça tangue. Certains d’entre eux étaient probablement des "swing voters", des électeurs qui peuvent aller d'un bord à l'autre, et qui pourraient, finalement, rebasculer du côté des démocrates », poursuit le chercheur. Les républicains ont ainsi « peut-être créé des circonscriptions démocrates sans le vouloir, notamment dans le sud du Texas ».
En multipliant ainsi les tentatives de redécoupages, les deux partis prennent un risque supplémentaire, celui de voir apparaître de plus en plus de sièges inamovibles. Le gerrymandering incessant forme en effet des circonscriptions toujours plus dominées par un seul électorat. « Cette situation accroît la polarisation, insiste Gabriel Solans, car plus vous avez de facilité à vous faire réélire, plus vous pouvez être radical ». Les circonscriptions ne représentent alors plus une diversité d’opinions mais deviennent des bastions rivaux, dominés par l’un ou l’autre des deux partis. De quoi accentuer encore plus les divisions politiques, deux ans avant l'élection présidentielle.
Source: RFI · Jean-Baptiste Breen
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