Sous pression de l'opinion publique, le gouvernement de Sébastien Lecornu tente de trouver une réponse après les violences et pillages qui ont touché de nombreuses villes en France. Leur ampleur a sidéré dans les rangs du pouvoir.

France Télévisions

Publié le 20/10/2026 05:55 Mis à jour le 20/10/2026 09:48

Temps de lecture : 6min

Le Premier ministre Sébastien Lecornu, suivi du ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, s'apprête à prendre la parole depuis Matignon, le 19 octobre 2026, après une réunion de la cellule interministérielle de crise. (JULIEN DE ROSA / AFP)
Le Premier ministre Sébastien Lecornu, suivi du ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, s'apprête à prendre la parole depuis Matignon, le 19 octobre 2026, après une réunion de la cellule interministérielle de crise. (JULIEN DE ROSA / AFP)

Cette source ministérielle raconte avoir passé sa soirée du samedi 17 octobre à garder, avec des voisins, son hall d'immeuble pour "empêcher que des jeunes cagoulés n'y pénètrent". Elle a assisté, médusée, au pillage de la supérette d'à côté. "Les flics sont débordés. On est complètement impuissants, nous ne sommes plus légitimes, on est au bout du bout", lâche-t-elle.

La journée a été marquée par d'innombrables scènes de violences et de destructions en marge des mobilisations et des cortèges syndicaux dans plusieurs villes de France. Des bâtiments publics ont été attaqués, à l'image de la mairie de Limoges, ravagée par un incendie. Plus de 2 300 interpellations, près de 1 000 membres des forces de l'ordre blessés, au moins 3 000 commerces dégradés ou pillés... Le bilan est très lourd et encore en cours de consolidation. Et les violences et pillages ont repris dimanche, notamment à Paris.

Acculé de toute part, le pouvoir politique a admis des erreurs dans la gestion du maintien de l'ordre. "Nous avons failli incontestablement ce week-end", a ainsi reconnu Gérald Darmanin, le ministre de la Justice, lundi matin sur France 2. "Les défaillances sont reconnues, cela permettra de les corriger", veut croire le député Renaissance Sylvain Maillard. Mais tous ne partagent pas son optimisme. "Tout est catastrophique", fustige un cadre de Renaissance, évoquant "une démission de l'Etat" et "une impuissance absolue" des pouvoirs publics. "Le fait que cela ait repris dimanche soir prouve que rien n'est géré et qu'il n'y a aucun maître à bord", observe le même. "La gestion des manifestations jusqu'à présent ne me paraît pas à la hauteur, appuie un député macroniste. J'espère que le gouvernement saura rapidement se ressaisir."

Cible notamment des oppositions, le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a révélé lundi sur France Inter avoir présenté sa démission au président de la République "vu les dégâts qu'il y a eu". Emmanuel Macron l'a refusée au nom "de la nécessité d'un commandement continu des forces de l'ordre dans le contexte actuel". "Est-ce que Laurent Nunez a ma confiance ? Oui. Sinon, il ne serait plus à côté de moi", a appuyé Sébastien Lecornu, le Premier ministre, à l'issue d'une cellule interministérielle de crise lundi midi. "En revanche, on a l'humilité d'aller devant le peuple français en disant 'Voilà ce qu'on a réussi et voilà ce qu'on a merdé'."

Un langage familier qu'il a de nouveau utilisé lors de cette prise de parole publique : "On a un bordel, pour être trivial, qui est très organisé sur des centres urbains". Pour y pallier, le chef du gouvernement a demandé aux préfets de "déclencher un certain nombre de couvre-feux", qui seront "partiels dans certains centres-villes", a promis une "réponse pénale massive", ainsi que des mesures de chômage partiel dès mardi et un "fonds de soutien spécifique" pour les commerces touchés. Des annonces concrètes qui tranchent avec l'allocution solennelle la veille d'Emmanuel Macron. "Ceux qui ont cherché à faire tomber la République auront à en répondre", avait martelé le président de la République, sans faire d'annonces particulières.

Dans le camp des soutiens au gouvernement, cette prise de parole a laissé un goût amer. "Il y a des émeutes et des pillages pendant qu'il parle et il annonce une consultation des préfets et des maires ? Mais ils n'ont pas attendu sa déclaration pour se parler !", s'étranglerait presque un cadre du parti présidentiel. "Les Français sont en attente de sévérité et le président a parlé pour ne rien dire", complète un conseiller du pouvoir. Même sentiment chez les soutiens d'Edouard Philippe alors que leur champion a sévèrement critiqué l'allocution d'Emmanuel Macron. "Notre pays a besoin d'être commandé", a cinglé le candidat à la présidentielle sur X.

"Je crains que les Français n'aient pas attendu grand chose de l'allocution du président de la République et qu'ils n'aient pas été démentis."

Un proche d'Edouard Philippe

à franceinfo

"Je suis sceptique de sa prise de parole", embraye un macroniste historique. Qui se reprend néanmoins aussitôt : "Il s'est aussi passé un truc de dingue. Ne pas avoir de prise de parole du chef de l'Etat aurait aussi été durement interprété. Ce n'est pas vrai de dire qu'il y a une réponse simple à ce qu'il s'est passé."

Une affirmation que pourrait reprendre cette autre conseillère ministérielle : "Arrêtons de penser qu'il faut à chaque fois parler pour annoncer des choses et être dans le sensationnalisme. Parler pour appeler au calme et être dans l'apaisement, c'est bien et c'est ce qu'on attend d'un chef d'Etat." Il n'est pas certain que cela suffise à faire redescendre la pression, tant dans la rue qu'au sein des oppositions, très remontées après cette déclaration élyséenne. La même conseillère dépeint aussi une ambiance lourde au sein du pouvoir où, selon elle, "l'inquiétude" mais aussi "la résignation" dominent.

Faux, rétorque un autre. Il assure que l'esprit des troupes de Sébastien Lecornu est "combatif" avec "des réponses concrètes à donner pour rétablir l'ordre et faire payer les responsables." Un ministre appuie encore : "Je pense que l'on peut tenir. Une démission ne changera rien." Une certaine fébrilité règne pourtant, notamment à Beauvau. Le ministre de l'Intérieur, qui devait aller sur le plateau de TF1 dimanche soir, a annulé à la dernière minute. Lundi, après avoir été conforté par Emmanuel Macron, Laurent Nuñez aurait dû se rendre à Marseille en début d'après-midi pour constater les dégâts. Le déplacement a finalement été reporté, en fin de soirée.

"Il y a un problème avec le renseignement intérieur" et "il n'y a pas assez eu de forces de l'ordre", note une source gouvernementale auprès de France Télévisions. Le Premier ministre réunit lundi soir les différents services de renseignement français à ce sujet. Au-delà du manque d'anticipation du mouvement et des pillages, une question complexe, à tiroirs, se pose : comment sortir de cette crise, à la fois sociale, avec les mouvements des lycéens et des gilets jaunes, mais aussi, et de façon plus urgente, sécuritaire ? "Le problème, honnêtement, c'est : 'à quelle crise doit-on répondre ?' Peut-on réellement imaginer que ce qui est arrivé samedi soit simplement lié à une simple crise sociale ?", s'interroge le député macroniste Ludovic Mendes.

"En réalité, il n'y avait pas un monde où ça se passait bien samedi avec ces milliers de jeunes qui ont déferlé", souffle un autre député du groupe Ensemble pour la République. "Si la conclusion de ce week-end, c'est que c'est la faute de Macron et de Nuñez, c'est qu'on n'a pas compris ce qu'il s'est passé et qu'on alimente un récit dont les oppositions se délectent. Le problème est plus profond, poursuit le même. Oui, les scènes sont horribles, mais il ne faut pas céder à la panique généralisée comme quoi ça serait la fin du monde. Il n'y a pas de solution miracle". Cet élu s'attend à ce que les choses se tassent d'elles-mêmes et ajoute à l'adresse des successeurs d'Emmanuel Macron : "Bon courage à ceux qui arrivent."

L'élection présidentielle, qui se tient dans six mois, est en effet dans toutes les têtes. Les images des violences qui ont tourné en boucle à la télévision constituent du véritable "carburant" pour le RN, estiment plusieurs responsables politiques. "Il y a quand même une inquiétude sur la présidentielle à venir", note une source ministérielle. "Soit une ligne de fermeté non populiste émerge rapidement, courageuse sur tous les grands sujets de tension dans notre société. Soit c'est cuit", souffle un ministre.

"La présidentielle se présente très très mal."

Un ministre

à franceinfo

"Le Pen va être en position d'être élue dès le premier tour si cela continue", se lamente un conseiller du pouvoir. "La conclusion de tout cela, c'est que la Ve République sans majorité, ça ne marche pas. C'est la catastrophe depuis la dissolution. Il reste encore six mois à tenir, c'est long." La fin du second quinquennat Macron ressemble à un long chemin de croix pavé par les crises intérieures, économiques et géopolitiques. Le retour à l'ordre public devient la priorité du gouvernement alors que des gilets jaunes ont déjà appelé à un "acte II", samedi 24 octobre.

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Source: Franceinfo · Margaux Duguet

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