Dans la vieille ville de Nazareth, en plein milieu de la semaine, un étrange silence règne. Des chats dorment sur les vieilles pierres chauffées par le soleil, les boutiques sont fermées par de gros cadenas, les restaurants sont vides et les passants se font rares.
La plus grande ville arabe d’Israël, où Jésus aurait passé son enfance, semble endormie. À la terrasse d’un café, entre les thermes antiques et la basilique de l’Annonciation, pas un touriste en vue. Pour le jeune serveur que nous interrogeons, c’est le résultat de l’explosion de la criminalité : celle-ci effraie les citoyens arabes israéliens de Galilée, qui ont longtemps considéré la ville comme leur "capitale".
"Il y a quelques jours, nous avons entendu une très forte explosion à deux pas d’ici. Elle a fait trembler les murs. C’était une grande bijouterie qui était visée. Sans doute un gang qui voulait rançonner les propriétaires. On le sait tous, parce que c’est ce qu’ils font au quotidien depuis des années. Ce sont des mafias. Elles attaquent les commerces et leur demandent ensuite des millions de shekels pour assurer leur protection", explique-t-il.
Un taux d'homicide proche de celui du Mexique
Depuis 2022, le nombre de meurtres et d’actes violents touchant les citoyens palestiniens d’Israël, les descendants des Palestiniens qui n’ont pas fui ou n’ont pas été expulsés lors de la fondation de l’État d’Israël en 1948, a explosé.
Selon le groupe citoyen Abraham Initiatives, qui réunit Juifs et Arabes israéliens, les chiffres sont éloquents. Avec 252 meurtres en 2025, le nombre d’homicides dans la communauté arabe d’Israël a plus que doublé depuis 2022.
Cette organisation affirme que la criminalité a encore progressé en 2026. Selon ses chiffres, 140 meurtres ont été commis durant les seuls six premiers mois de l’année. La plupart des victimes appartiendraient à des groupes mafieux.
Shareef Zoabi, un ancien conseiller municipal de la ville de Nazareth, rappelle que 80 % des victimes d’homicides en Israël sont des citoyens arabes et que le taux d’homicide touchant sa communauté s’approche de celui observé au Mexique ou en Colombie.
"Pour les habitants de Nazareth, l’insécurité est terrible. Ils ne viennent plus dans le centre-ville. Certains s’en vont. La ville est sale. Le problème, c’est que les gangs s’entretuent et que, depuis le 7-Octobre, la police a arrêté de faire son travail. Les gens ont organisé des manifestations, mais ça n’a rien changé", explique-t-il.
Le 31 janvier, une manifestation inédite a rassemblé 100 000 personnes à Tel-Aviv, selon ses organisateurs. Les participants protestaient contre l’explosion de la criminalité touchant les citoyens arabes et accusaient le gouvernement de livrer délibérément la communauté à la violence des organisations criminelles arabes.
À Nazareth comme à Sakhnin, une autre ville majoritairement arabe de Galilée, d’autres manifestations ont eu lieu, rapidement dispersées par la police.
Le crime organisé gangrène la vie des Arabes israéliens
Sami Jabali boit un café devant la librairie qu’il a ouverte il y a une dizaine d’années. À l’époque, la municipalité de Nazareth avait lancé un programme de régénération de la vieille ville pour attirer des commerces et des "guesthouses" en vue de relancer le tourisme. Mais la pandémie de Covid-19 puis l’attaque du 7-Octobre ont réduit à néant ces initiatives.
Depuis des mois, son Liwan Culture Café est désespérément vide. "En quelques années, la criminalité s’est répandue partout dans la société arabe. Elle touche les villes comme les villages. Que tu sois millionnaire ou simplement une institutrice qui s’est acheté une voiture neuve, on peut te rançonner. Les gangs menacent même des directeurs d’agence bancaire pour savoir qui dans la communauté a bénéficié d’un crédit. Certaines nuits, ces mafieux peuvent s’affronter pendant des heures avec des armes semi-automatiques. […] La police ne nous défend plus", raconte avec tristesse ce Palestinien d’Israël, natif de la ville.
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Engagé dans plusieurs projets visant à rapprocher Israéliens et Palestiniens, il dénonce la politique du gouvernement, qui laisse la criminalité proliférer dans les communautés arabes tout en réprimant les voix palestiniennes. "Depuis le 7-Octobre, notre liberté d’expression est menacée. Un simple 'Stop the War' ["Arrêtez la guerre", NDLR] posté sur les réseaux sociaux peut vous attirer des ennuis. La police peut vous arrêter", raconte-t-il. "On entend à nouveau quelques voix juives dire qu’il faut arrêter la guerre. Mais le public israélien s’est radicalisé vers la droite. Il y a toujours des groupes mixtes qui viennent ici pour des évènements culturels, mais les discussions sont plus difficiles qu’avant le 7-Octobre."
Itamar Ben Gvir, le suprémaciste qui déchaîne le racisme antiarabe
À Haïfa, la grande ville mixte du nord d’Israël, Hadeel Abu Salih, une avocate de l’organisation Adalah ("Justice", en arabe) qui apporte une assistance juridique et défend les droits des citoyens palestiniens d’Israël, dénonce elle aussi le "laisser-faire" face au crime organisé. Pour elle, c'est une façon de punir collectivement la minorité arabe.
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"Les autorités israéliennes, bien qu'elles affirment vouloir lutter contre le crime organisé, répriment les manifestations des Palestiniens contre la criminalité", explique-t-elle, pointant la responsabilité directe d’Itamar Ben Gvir, le ministre de la Sécurité nationale en charge de la police, des prisons ou des permis de port d’arme.
Cette figure de proue de l’extrême droite israélienne, condamnée en 2007 pour incitation au racisme par la justice israélienne, désigne sans cesse la minorité arabe comme une "cinquième colonne" soutenant le terrorisme. "La situation dans les prisons est inimaginable. Il mène une politique tout à fait officielle qui vise à affamer les détenus palestiniens. Sans parler de sa loi sur la peine de mort [réservée aux condamnés palestiniens, NDLR]", ajoute-t-elle.
L’avocate de 28 ans estime que les libertés fondamentales des citoyens palestiniens d’Israël n’ont jamais été aussi férocement attaquées. "Depuis le 7-Octobre, les limites de la discrimination, de l'apartheid, des politiques discriminatoires ont été repoussées encore un peu plus loin."
Le racisme ordinaire jusque dans les hôpitaux
Depuis deux semaines, un ballon flotte au-dessus de la ville de Tamra, une localité arabe du nord d’Israël. Il est équipé de caméras qui, selon la police, permettent de surveiller les règlements de compte entre gangs mafieux.
Depuis sa terrasse, Lina Qasem-Hassan, une médecin arabe israélienne d’une quarantaine d’années, en doute sérieusement. Cette généraliste, qui a effectué tout son parcours professionnel au sein du système de santé israélien, est active au sein de l’ONG Médecins pour les droits humains – Israël (PHRI).
Pour elle, l’hostilité du gouvernement et de l’opinion israélienne s’est renforcée dans le secteur de la santé. "Depuis le 7-Octobre, les hôpitaux se sont couverts de drapeaux. Le personnel médical porte des armes, jusqu’à certains chirurgiens dans le bloc opératoire. Dans le grand hôpital Rambam de Haïfa, où au moins la moitié des patients comme des personnels de santé sont arabes, on entend des médecins justifier la destruction du système de santé à Gaza pour gagner la guerre, même au prix de la vie des enfants palestiniens. À l’hôpital de Nahariya, le directeur, qui est un Arabe, a interdit d’utiliser l’arabe dans l’enceinte de l’établissement."
Les hôpitaux publics sont pourtant considérés par la minorité arabe d’Israël comme des lieux plutôt tolérants et ouverts. Depuis des décennies, les familles poussent leurs enfants à s’orienter vers des études médicales dans l’espoir qu'ils y trouvent de bons emplois. Environ 40 % des personnels de santé en Israël sont palestiniens, mais trois ans après le 7-Octobre, l’atmosphère devient de plus en plus irrespirable pour eux.
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"La semaine dernière, j’ai rendu visite à une patiente atteinte d’un cancer en phase terminale", raconte Lina Qasem-Hassan. "C’était une femme de 55 ans et il ne lui restait plus que quelques jours à vivre. Je lui ai tenu la main, je lui ai montré mon empathie. La visite s’est terminée, je suis sortie de la chambre et j’ai entendu des hurlements. Je suis revenue et cette personne hurlait contre l’infirmier, qui avait dit un mot en arabe. Elle répétait qu’elle ne voulait plus jamais entendre un mot prononcé en arabe. Elle a insulté sa mère. Elle lui a dit de retourner à Gaza. Elle est morte le lendemain", poursuit-elle gravement. "C’est une escalade terrible. Le racisme s'est intensifié depuis le 7-Octobre et il ne se cache plus. Le langage fasciste d'[Itamar] Ben Gvir se répand partout et c’est tragique."
Les députés arabes israéliens, la voix des Palestiniens en Israël
Au Parlement israélien, la minorité arabe d’Israël est actuellement représentée par dix députés. Aida Touma-Suleiman est l’une d’entre eux. Arabe, chrétienne, féministe, communiste, elle a passé sa vie politique a défendre les droits de sa communauté et la cause palestinienne.
"Dans la rue et au Parlement, on nous a accusés d’être des soutiens du Hamas. Et pourtant, nous avons dénoncé le massacre de civils commis le 7-Octobre, nous avons rencontré les familles des otages et nous leur avons témoigné de notre soutien. Mais rien n’y fait, nous sommes accusés de soutenir le terrorisme."
La députée a renoncé à se présenter aux élections du 27 octobre, épuisée par trois années de menaces constantes venues de l'extrême droite. Désabusée par la radicalisation de la société israélienne depuis l’attaque du Hamas il y a trois ans, elle estime que tous les Palestiniens sont désormais traités de la même façon, que ce soit en Israël ou dans les Territoires occupés. "Il s’agit d’une même politique qui utilise des outils différents : à Gaza, c’est un génocide qui vise à transférer de force la population ou la tuer. En Cisjordanie, le gouvernement utilise les colons, qui n’agissent pas de leur propre chef. Et dans notre cas, il accorde l’impunité au crime organisé pour qu'il fasse le sale boulot à sa place."
Mardi prochain, deux listes représentant la minorité arabe israélienne se présentent pour un scrutin décisif. L'enjeu est existentiel : préserver une liberté d'expression difficilement acquise et la place de la minorité arabe dans la société israélienne. Les élus de cette minorité pèseront dans la constitution d'une possible coalition d'opposition, pour empêcher une victoire du Likoud de Benjamin Netanyahu et de ses alliés d'extrême droite, unis dans un racisme antiarabe qui semble sans limites.
Source: France 24 · David GORMEZANO
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