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Publié le 05/11/2026 06:05

Temps de lecture : 5min

Les scellés de l'affaire de la "petite martyre de l'A10", exposés à la cour d'assises du Loir-et-Cher pendant toute la durée du procès. (INES PONS-TEIXEIRA / FRANCE TELEVISIONS)
Les scellés de l'affaire de la "petite martyre de l'A10", exposés à la cour d'assises du Loir-et-Cher pendant toute la durée du procès. (INES PONS-TEIXEIRA / FRANCE TELEVISIONS)

Des photos de la fillette de 4 ans ont été projetées au tribunal de Blois, provoquant un malaise de sa mère, Halima El Bakhti, évacuée par les pompiers mercredi, en fin d'après-midi.

Cet article contient des descriptions difficiles, susceptibles de heurter la sensibilité des lecteurs.


Certains quittent la salle d'audience, d'autres pleurent et la mère de la petite Inass perd pied. Au troisième jour de son procès, mercredi 4 novembre, Halima El Bakhti, 72 ans, a été confrontée aux photos du corps supplicié de sa fille de 4 ans prises à la morgue, en août 1987. Inass Touloub venait d'être retrouvée sans vie, enroulée dans une couverture bleue, au kilomètre 135 de l'autoroute A10. Sa mère, jugée depuis lundi pour "torture et actes de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner", a fait un malaise à la vue de ces clichés insoutenables, avant d'être prise en charge par les pompiers dans la foulée.

D'abord recroquevillée sur sa chaise, vêtue d'un manteau qu'elle ne retire jamais, la septuagénaire a longuement fixé le sol lorsque Pauline Saint-Martin, cheffe du service de médecine légale au CHRU de Tours (Indre-et-Loire), a déroulé son rapport. Celui d'une vie de misères. La médecin légiste de renom, qui a travaillé à partir de l'autopsie réalisée trente-neuf ans auparavant par son prédécesseur, a projeté un schéma du corps de la fillette. "En rouge, j'ai marqué les fractures et en bleu, les lésions cutanées", précise-t-elle à la barre, face à la cour d'assises du Loir-et-Cher. Les petites flèches rouges et bleues recouvrent le dessin, des pieds à la tête.

Pauline Saint-Martin liste chaque sévice retrouvé sur le corps de l'enfant. "Sur le front, deux abrasions", "sur le thorax, des lésions cicatricielles arrondies, en forme de morsures", "au niveau des fesses, lésions importantes et multiples", "cuisses : deux lésions cicatricielles", détaille-t-elle pendant quinze longues minutes.

Son propos devient encore plus concret. Les différentes marques observées lui évoquent "des gifles, des coups de poing, des coups de pied. Je pense qu'il y a eu l'utilisation d'un ou plusieurs objets." L'experte note une absence de "recours aux soins" concernant la fillette.

"Il y a des lésions que l'on ne peut pas expliquer par autre chose que des violences multiples et répétées dans le temps."

Pauline Saint-Martin

face à la cour d'assises du Loir-et-Cher

La légiste estime que le décès de l'enfant, à la santé "très fragilisée", constitue la somme de ces sévices. Il n'a pas été "brutal", dans la mesure où il n'y a pas "d'hémorragie visible". Inass Touloub a vécu "une période d'agonie dont on ne peut pas déterminer la durée".

"Que dire de la douleur de cette petite fille ? A Tours, on décompte 1 400 enfants maltraités par an. Il est difficile de mettre les souffrances des victimes en compétition. Mais là, on observe une association des lésions les plus douloureuses : les brûlures notamment, les morsures, l'arrachage de peau et les fractures aussi. C'est un peu hors norme", déclare sobrement la médecin.

Dans le public, les regards sont emplis de tristesse. Halima El Bakhti enfouit son visage dans ses mains et essuie une larme. A côté d'elle, son ex-mari, Ahmed Touloub, le père de la fillette, regarde ses pieds sans bouger, au point que l'on se demande s'il est bien conscient de ce qu'il se passe.

"Ces blessures pouvaient-elles passer inaperçues ?", demande la présidente à l'experte. "Non. Les lésions étaient partout, même sur les zones découvertes", tranche son interlocutrice. Comment est-il possible que personne n'ait signalé le calvaire d'Inass Touloub ? La petite fille semble avoir été le souffre-douleur de sa mère dans un huis clos familial hermétique, après avoir passé la première année de sa vie avec sa grand-mère maternelle, à Casablanca (Maroc), où elle est née le 3 juillet 1983.

Ses parents la récupèrent à l'été 1984 et la ramènent au domicile familial en région parisienne, d'abord à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) puis à Puteaux (Hauts-de-Seine), où ils emménagent dans un appartement de 20 mètres carrés l'année suivante. Tous dorment dans la même chambre. Le logement est attenant à un petit commerce, acheté et tenu par le père, sur une artère passante de la ville. Les deux sœurs aînées sont scolarisées. Inass est aussi inscrite en maternelle, mais ne s'y rendra jamais, trop marquée par les coups de sa mère, a expliqué Ahmed Touloub en audition.

Son avocat, Frank Berton, s'étonne qu'une telle situation soit passée inaperçue. "Ces gens-là ont [donc] traversé toutes ces années de manière totalement invisible ?", demande-t-il à Benoît Paris, directeur d'enquête de la section de recherches d'Orléans (Loiret) en 2017-2018, lorsque les parents ont enfin été identifiés puis interpellés. Le retraité de la gendarmerie acquiesce à la barre.

Les investigations conduites par son unité n'ont pas permis d'en savoir plus. Presque aucun témoin n'a été interrogé. L'ancien major affirme que la majeure partie sont décédés ou introuvables. Une explication qui ne convainc pas Frank Berton, surpris qu'"aucune institutrice ni directrice d'école" n'ait été auditionnée au sein des établissements scolaires des aînées. L'avocat de la défense rappelle que la famille a fait l'objet d'un contrôle de son logement dans le cadre d'une demande de régularisation d'Halima El Bakhti, quelques mois avant la mort d'Inass. Sans que cela ne donne visiblement lieu à un quelconque signalement.

"Les services sociaux ne sont jamais intervenus ?", demande Frank Berton. "Je ne pense pas, sinon, il y aurait eu une ouverture d'enquête sociale", balbutie l'ex-gendarme. "Ça a été vérifié, ça ?", poursuit l'avocat. "Non, je ne pense pas qu'on ait vérifié", répond son interlocuteur. "Et le Maroc, personne ne vous a demandé d'y aller ? Il y avait de la famille quand même là-bas. Cela aurait été utile d'y aller, non ?", insiste le pénaliste. "Oui, certainement…", reconnaît Benoît Paris, gêné.

Qui pourra dire ce qui est arrivé à Inass ? Depuis l'ouverture du procès lundi, les parents de la fillette se montrent avares de mots, parfois mutiques. Difficile de savoir si leur parole finira par se déverrouiller. Alors, la cour attend désormais les témoignages de la fratrie de la fillette. Le 11 août 1987, lorsqu'Inass a été retrouvée morte, ses deux sœurs aînées avaient 9 et 6 ans et ses petits frères étaient âgés de 3 ans, 1 an et 13 jours. Un autre frère naîtra en 1991. La parole de ces enfants devenus adultes se fera à huis clos, comme l'a réclamé leur avocate, Eléonore Terrien-Freneau, arguant qu'ils ne souhaitent pas voir leurs mots étalés dans la presse.

Le vase clos familial semble se perpétuer, alors que la seule trace de vie d'Inass Touloub est contenue dans une seule photo, projetée à l'audience ce mercredi. La petite fille, cheveux noirs bouclés, apparaît assise à côté de sa grand-mère, qui l'a élevée pendant sa première année de vie heureuse à Casablanca. Elle doit avoir un an environ. L'unique moment de lumière dans cette journée d'audience.

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Source: Franceinfo · Juliette Campion

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