Le 2 septembre, le président colombien Abelardo de la Espriella – investi début août – publie une vidéo dans laquelle 23 sacs mortuaires sont exhibés. On le voit marcher entre eux et faire un discours pour annoncer le résultat d'une opération menée contre un groupe dissident de l'ex-guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) : "Le bilan [...] : 23 terroristes tués. [...] Notre détermination à en finir avec vous, qui êtes un cancer, est absolue !" La vidéo comptabilise près d'un demi-millions de vues. 

Capture d’écran d’une vidéo diffusée par le président colombien Abelardo de la Espriella, le 2 septembre 2026.
Une capture d’écran d’une vidéo diffusée par le président colombien Abelardo de la Espriella le 2 septembre 2026 le montre déambulant entre des sacs mortuaires à la suite d'une opération contre un groupe dissident de l'ex-guérilla des Farc. © X, @Abdelaespriella

Deux jours plus tard, le chef d'État publie une autre vidéo semblable. Cette fois, quatre sacs mortuaires sont visibles devant lui. Dans son discours, il se félicite de la mort de "l'un des délinquants les plus dangereux" du pays – l'un des chefs du groupe paramilitaire des Forces d'autodéfense conquérantes de la Sierra Nevada (ACSN). "[Les délinquants] qui ne se soumettront pas finiront ainsi", assure-t-il, faisant référence aux sacs mortuaires. "La paix à laquelle croit ce gouvernement est la paix qui s'impose par la force des armes", poursuit-il. Cette vidéo, épinglée sur son profil X, a déjà été vue deux millions de fois. 

Abelardo de la Espriella est un avocat d'extrême droite. Durant la campagne pour l'élection présidentielle, il avait promis d'être intraitable avec les groupes armés, s'opposant à la stratégie du gouvernement précédent, de gauche, qui avait tenté de dialoguer avec eux dans le cadre de sa politique dite de "paix totale".

"Les corps sont donnés en spectacle"

Si certains apprécient l'image de fermeté renvoyée par le nouveau président, les deux vidéos de sacs mortuaires publiées début septembre ont également suscité une vague de critiques, notamment de la Défenseure du peuple, Iris Marin Ortiz. Le 6 septembre, celle-ci déclarait : 

"Notre pays est confronté depuis des décennies à des cycles de conflits armés et de criminalité organisée. Mais je ne me souviens pas avoir vu un président marcher parmi des morts et se sentir fier de ces morts. [...] Durant des décennies, différents acteurs armés ont utilisé les corps, l'humiliation et la peur pour envoyer des messages de domination et de terreur. Ce langage [...] ne peut pas devenir le langage de l'État. [...] Nous ne devrions pas considérer comme normal que les corps de personnes mortes fassent partie du décor lors d'une déclaration publique, ni que la mort devienne une façon d'afficher son autorité."

Même son de cloche du côté des ONG de défense des droits humains. Contactée par notre rédaction, Juana Cabezas, de l'Institut d'études pour le développement et la paix (Indepaz), une organisation colombienne, affirme : 

"Cela déshumanise les personnes quand les corps sont placés ainsi. Les corps sont donnés en spectacle. Et il y a tout un discours qui légitime la violence exercée à leur encontre."

Choqué par ces images de sacs mortuaires, le député Santiago Osorio Marin a saisi un tribunal de Bogota. Le 8 septembre, celui-ci a ordonné le retrait provisoire des images sur le compte Instagram officiel de la présidence colombienne. 

Ces critiques n'ont toutefois pas empêché le président de publier de nouvelles vidéos où on le voit marcher à côté de sacs mortuaires, d'abord le 21 septembre, à la suite d'une nouvelle opération contre le groupe paramilitaire des ACSN, puis le 25 octobre, après une opération menée contre l'Armée de libération nationale (ELN), l'une des principales guérillas du pays.

Des images de prisonniers comme au Salvador… 

Autres images caractéristiques de la communication d'Abelardo de la Espriella : celles montrant des détenus à visage découvert, menottes aux chevilles et aux poignets. Une vidéo diffusée le 26 août montre ainsi "20 délinquants hautement dangereux", dont la tête est rasée, être transférés vers d'autres pénitenciers. Le 30 octobre, le président publie une vidéo similaire, accompagnée de cette légende : "Depuis La Picota [prison de Bogota, NDLR], les extraditions ne s'arrêtent pas !"

Des images qui rappellent la communication de son homologue salvadorien Nayib Bukele, engagé dans une "guerre" contre les gangs depuis plusieurs années, qui lui a valu une pluie de critiques d'organisations de défense des droits humains.

Captures d’écran d’une vidéo diffusée par le président colombien Abelardo de la Espriella le 26 août 2026, montrant un transfert de prisonniers
Des captures d’écran d’une vidéo diffusée par le président colombien Abelardo de la Espriella le 26 août 2026, montrant un transfert de prisonniers. © X, @Abdelaespriella

… et des images de frappes rappelant la communication de Donald Trump

Certaines vidéos diffusées par le nouveau chef d'État colombien montrent également des bombardements vus du ciel, comme celle publiée le 2 septembre à la suite de l'opération menée contre un groupe dissident de l'ex-guérilla des Farc.

Ces images font penser à celles diffusées par l'administration Trump lors de sa campagne de frappes contre des embarcations utilisées – selon Washington – par des narcotrafiquants, dans les Caraïbes et l'est du Pacifique. Ces frappes, démarrées en septembre 2025, auraient déjà fait plus de 240 morts, selon The Washington Office on Latin America, une ONG américaine de défense des droits humains.

Des images de frappes.
Des images de frappes. À gauche : une capture d’écran de la vidéo diffusée par le président colombien Abelardo de la Espriella, le 2 septembre 2026. À droite : une capture d’écran d’une vidéo partagée par le United States Southern Command, le 27 octobre 2026. © X, @Abdelaespriella et @Southcom

Enfin, Abelardo de la Espriella utilise régulièrement de la musique digne de films d'action dans ses vidéos, par exemple pour communiquer autour de saisies d'armes ou d'arrestations. C'est le cas d'une vidéo, diffusée le 2 octobre, faisant la promotion de l'opération "Perla", notamment destinée à combattre l'extorsion et les enlèvements.

Juana Cabezas, de l'ONG Indepaz, réagit :

"La musique, les discours, les images, le fait qu'il soit visible dans presque toutes ses vidéos… Tout ceci lui permet de construire un narratif le présentant comme efficace, avec des résultats."

Des accusations de "faux positifs"

Mais les résultats de cette politique répressive font eux aussi l'objet de critiques, au-delà de la communication qui l'entoure. 

Plusieurs cas de présumés "faux positifs" ont ainsi été dénoncés depuis septembre : cette expression désigne, en Colombie, des civils exécutés par les forces de sécurité – principalement l'armée – en dehors de tout cadre légal, puis présentés comme des guérilleros morts au combat. L'objectif : gonfler le nombre de combattants tués dans le but d'obtenir divers avantages, par exemple des jours de repos supplémentaires. Entre 1990 et 2016, 7 837 "faux positifs" ont ainsi été recensés par la Juridiction spéciale pour la paix, pour l'essentiel dans les années 2000.

La mort de Ricardo Andrés Rodriguez Martinez, un jeune de 18 ans, a ravivé le spectre de cette sombre période. Il a été tué le 21 septembre lors de l'une des opérations contre les ACSN dont s'était félicité Abelardo de la Espriella autour de sacs mortuaires.

Mais selon sa famille, le jeune était un simple travailleur journalier. Dans une vidéo tournée devant l'Institut de médecine légale de Barranquilla, dans le nord du pays, sa mère, en pleurs, a interpellé le président : "Abelardo, je veux te dénoncer ! Tu as tué mon fils de façon injuste !" Sur une affiche qu'elle brandit, on peut lire : "Vérité et justice. Mon fils [...] était un civil [...]. Ils l'ont fait passer pour un membre des [ACSN], alors qu'il n'avait rien à voir avec cette organisation." La vidéo a été vue plus d'un million de fois. 

Marelvis Rodríguez, la mère de Ricardo Andrés Martínez Rodríguez, s’est adressée directement au président colombien dans cette vidéo tournée à Barranquilla, le 22 septembre 2026. © X / @ColombiaOscura

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Le 26 septembre, la Défenseure du peuple a réclamé l'ouverture d'une "enquête rigoureuse" pour éclaircir les faits et indiqué "accompagner la famille" pour qu'elle puisse accéder à la justice. Pour sa part, le ministère de la Défense a déclaré, le 24 septembre, qu'il "appart[enait] au Parquet général de la nation et aux experts en médecine légale d'éclaircir la totalité des faits et d'établir les motifs et les activités des personnes présentes dans la zone où a eu lieu le déploiement militaire". Même discours du côté de la police colombienne, contactée par notre rédaction.

Juana Cabezas reprend : 

"Vu les antécédents de 'faux positifs' que l'on a en Colombie, ce cas mérite une enquête détaillée, car personne n'a envie que de tels événements se reproduisent."

Outre ce jeune de 18 ans, au moins deux autres cas de présumés "faux positifs" ont été dénoncés ces dernières semaines : celui de Luis Carlos Mojica Guzman, tué en septembre et également évoqué par la Défenseure du peuple, et celui de Yasmin Rodriguez, abattue en octobre.

Combattre la violence, sans s'attaquer aux causes qui l'alimentent

Mais les critiques ne s'arrêtent pas là. À la mi-octobre, l'ONU a pointé les limites de l'approche répressive d'Abelardo de la Espriella : "Le projet de budget pour 2027 prévoit de privilégier la sécurité, tout en réduisant les moyens de certaines institutions chargées du développement rural, de la distribution des terres et de la réintégration des anciens combattants. Le risque est de traiter les conséquences de la violence sans s'attaquer aux conditions qui permettent sa reproduction."

Juana Cabezas tient un discours similaire :

"Les communautés soulignent toujours que l'action militaire ne permet pas de s'attaquer à la racine du problème si elle ne s'accompagne pas d'une réponse institutionnelle en matière d'éducation, de santé, de respect des droits, etc. Donc même s'il y a des résultats, ils sont éphémères. 

De plus, les groupes armés ont tendance à réagir en exerçant un contrôle territorial accru, restreignant encore davantage la mobilité des habitants, leur accès aux ressources, etc. D'une manière générale, les communautés savent que la militarisation des territoires s'est souvent accompagnée de violations des droits humains. 

Enfin, le président communique beaucoup sur ce qu'il appelle des résultats, mais en réalité, c'est surtout un discours, aligné avec sa conception de ce qu'un gouvernement doit faire."

Contactée par notre rédaction, la présidence de la Colombie n'a répondu à aucune de nos questions.

Source: France 24 · Chloé LAUVERGNIER

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