La scène est presque devenue banale, et le vrombissement qui l’accompagne familier. Lors de la manifestation intersyndicale du 5 novembre, les cieux de Paris et plusieurs villes de France étaient encombrés d’appareils volants déployés par la police ou la gendarmerie pour surveiller le mouvement de contestation.
À Montpellier, un hélicoptère a même sommé la foule rassemblée sur la place de la Comédie de mettre un terme à leur manifestation : "Attention, attention, mesdames, messieurs, vous participez désormais à un attroupement. Vous devez vous disperser et quitter les lieux", ordonne une voix diffusée par haut-parleur depuis l’appareil. Place de la Nation, point d’arrivée du cortège parisien, c’est un drone qui s’en est chargé.
"Un peu dystopique quand même"
Depuis les affrontements et pillages qui ont émaillé la journée de manifestation du 17 octobre et qui avaient pris de court les forces de l’ordre, drones et hélicoptère de police survolent avec régularité les cortèges, ou s’assurent du respect des interdictions d’accès à certains lieux décrétées par les préfectures partout en France.
À Paris, dans la nuit du 19 octobre, un hélicoptère effectue des rondes au-dessus de plusieurs secteurs interdits au public dans le cadre du couvre-feu partiel décidé par la préfecture de police, comme les Halles, la place de la République ou l’avenue des Champs-Élysées. Dès le lendemain, ce sont six drones aériens qui prennent le relai.
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Pour justifier le déploiement de ces appareils de surveillance aéroportés, la préfecture de police de Paris fait valoir qu’ils représentent le meilleur moyen de "disposer d’une vision en grand angle tout en limitant l’engagement des forces au sol" et assure qu’"il n’existe pas de dispositif moins intrusif permettant de parvenir aux mêmes fins". Les arguments convoqués par les autres préfectures sont en tout point similaires.
Un raisonnement qui ne convainc pas tout le monde. Sur les réseaux sociaux, les posts de la préfecture de police annonçant le déploiement de drones ou d’un hélicoptère de surveillance – comme ici sur X le 5 novembre – font fréquemment l’objet de commentaires sarcastiques ou hostiles soulignant leur caractère liberticide.
"Il y a un côté un peu dystopique quand même", commente auprès d’un journaliste du groupe Ebra un participant à la manifestation parisienne du 5 novembre, après qu’un drone survolant la place de la Nation a sommé la foule de se disperser. Peu après cet ordre venu du ciel, et alors que des escadrons de gendarmes mobiles débarquent sur la place pour évacuer les manifestants, l’orchestre du Nouveau Monde entonne la marche impériale, le thème musical qui accompagne Darth Vader à chacune de ses apparitions dans la saga Star Wars.
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Assouplissement des règles
Si le déploiement de caméras installées sur un aéronef est encadré par la loi – les forces de l’ordre doivent à chaque fois en demander l’autorisation auprès de la préfecture, en précisant leur nombre, le périmètre géographique concerné et la durée de la surveillance –, les associations de défense des libertés civiques et numériques s’inquiètent depuis quelques années de l’accélération de leur usage et de l’assouplissement du cadre réglementaire les concernant.
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Dans un article publié le 9 septembre, la Quadrature du Net revient sur la loi Ripost, adoptée au mois de juillet. Parmi les multiples volets de ce texte destiné à renforcer les capacités de surveillance de l’État, deux concernent les drones de surveillance. L’article 7 permet leur déploiement pour prévenir des "infractions routières d’une particulière gravité en raison des troubles qu’elles présentent pour la sécurité et la tranquillité publique", c’est-à-dire les "rodéos urbains", qui étaient dans le collimateur du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez durant l’été.
Plus préoccupant, selon la Quadrature du Net, l’article 42 permet leur usage sans nécessité d’une autorisation préfectorale formelle "face à une situation d’urgence caractérisée nécessitant une intervention immédiate afin de renforcer la réactivité et l’efficacité des opérations menées tout en assurant la sécurité des agents sur le terrain".
L’association souligne le caractère volontairement flou de la formulation, qui permet aux préfets de "s’affranchir des règles de droit commun", sous réserve de "régulariser la situation par une publication formelle de l’autorisation dans l’heure". Il en résulte, selon la Quadrature du Net, une difficulté supplémentaire de "s’informer sur le survol d’un drone et éventuellement de contester la légalité de l’autorisation, alors que cette information est déjà difficilement accessible".
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Recours difficiles
Car les recours en justice existent, et il arrive que la justice administrative suspende l’usage des drones. C’était le cas notamment en Haute-Savoie, département pour lequel le tribunal administratif de Grenoble a jugé le 5 novembre qu’un arrêté préfectoral permettant la surveillance par drones de huit communes, dont Annecy et Annemasse, "n’apparaît pas proportionné aux risques de troubles à l’ordre public, et est de nature à porter une atteinte grave et manifestement illégale au droit au respect de la vie privée des personnes se trouvant dans les secteurs concernés", comme le rapporte un média local.
Formuler ces recours n’a cependant rien d’évident. Un article de Mediapart de 2025 mettait en lumière les difficultés qui existaient déjà avant la loi Ripost : "Alors que les manifestations sont annoncées de longue date, et les demandes de la police connues plusieurs jours à l’avance, certains préfets attendent le dernier moment pour publier leur arrêté, rendant ainsi très difficile, voire impossible, tout recours."
Même lorsqu’ils sont publiés en temps et en heure, les arrêtés peuvent être durs à repérer pour le citoyen lambda, qui n’a pas forcément le réflexe d’écumer les recueils du site de la préfecture, explique le média en ligne.
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Face à la multiplication des recours aux drones ou aux hélicoptères porteurs de caméras, une partie de la classe politique sonne l’alarme. Interpellé par l’opposition dans l’Hémicycle en juillet, peu avant l’adoption du projet de loi Ripost, Laurent Nuñez défendait corps et âme l’usage des drones durant les manifestations. S’adressant aux bancs de la gauche, le ministre de l’Intérieur affirmait qu’ils ne visent qu’à "contenir les troupes de black blocs, ceux-là mêmes qui viennent perturber vos manifestations", ajoutant que "sans ces drones, vos manifestations elles n’iraient même pas au bout, elles n’auraient pas lieu".
Il a été entendu par sa droite : le projet de loi du gouvernement a été adopté peu après par l'Assemblée par 366 voix contre 182 et 8 abstentions, grâce au soutien des Républicains et du Rassemblement national.
Pour la manifestation du 7 novembre, la préfecture de police de Paris a d'ores et déjà annoncé le déploiement d’un hélicoptère et de drones.
Source: France 24 · Matei DANES
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