En écho aux mouvements de contestation français et européens, des manifestations ont dégénéré ce week-end à Zurich et à Bâle. Les observateurs sont toutefois divisés sur la composante sociale des événements survenus en Suisse, et sur les parallèles pouvant être dressés avec les pays voisins, comme le raconte le média public helvète swissinfo.

France Télévisions

Publié le 03/11/2026 15:06

Temps de lecture : 5min

Des poubelles incendiées dans la rue à Zurich lors de la manifestation non autorisée du 31 octobre 2026. (KEYSTONE / CHRISTIAN BEUTLER)


La colère a gagné la Suisse ce week-end. Dans la soirée de samedi, qui coïncidait avec les célébrations d'Halloween, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées à Zurich et, dans une moindre mesure, à Bâle. Les deux manifestations non autorisées ont été émaillées de violences et d'actes de vandalisme. La police a répliqué avec des canons à eau, du gaz lacrymogène et des balles en caoutchouc. Deux jeunes hommes ont été arrêtés. Selon les premières estimations, rapportées par 20 Minuten, les dégâts à Zurich se chiffreraient à plusieurs dizaines de milliers de francs.

"Dans les deux villes alémaniques, les protestataires faisaient référence aux manifestations de jeunes en France et dans d'autres pays européens", observe Le Temps. Ces dernières semaines, des protestations, violentes pour certaines, ont eu lieu dans plusieurs pays européens dont la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Italie ou encore le Royaume-Uni.

Interrogée par la RTSLien externe, la porte-parole de la police municipale de Zurich a indiqué que les habituels fêtards de la Langstrasse, un point central de la vie nocturne, avaient été rejoints par des militants d'extrême gauche et des casseurs.

"Il y avait ce qu'on appelle des ‘touristes des émeutes", venus, selon elle, dans le but de prendre part aux manifestations. "Avant les événements, il y a eu de nombreux appels à la mobilisation sur les réseaux sociaux, relayés par les médias", a-t-elle ajouté. Tamedia rapporte que "des militants d'extrême gauche ont appelé à 'soulever la Suisse' et à ‘faire écho aux émeutes' sous le slogan 'L'esprit de la révolte souffle sur l'Europe'".

La Jeunesse socialiste, qui appelle par ailleurs à une grève nationale des jeunes le 20 novembre, voit des points communs entre les mouvements des différents pays.  

Selon l'élu socialiste genevois Thomas Bruchez, interrogé dans l'émission Forum de la RTS dimanche, la Suisse n'est pas épargnée. "En Suisse, on a suffisamment de raisons d'être en colère. On a un même contexte en termes de mesures d'austérité. On coupe dans tout, sauf dans l'armée. (…) Il est très difficile de se loger. (…) L'assurance maladie augmente chaque année pour atteindre des niveaux ahurissants."

Il a ajouté : "La lame de fond, c'est cette attaque systématique contre les services publics, dans les domaines de l'éducation, de la santé, de la lutte contre le changement climatique, c'est pareil. C'est la raison pour laquelle la jeunesse se soulève."  

Elle aussi socialiste, la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider a pour sa part condamné la "violence gratuite" du week-end dans la Matinale de la RTS.

Tout en reconnaissant que "le schéma politique habituel ne répond peut-être pas aux attentes des jeunes", elle a estimé que le contexte suisse n'avait rien à voir avec celui de la France. "En France, on voit que si on n'investit pas dans la formation ou dans les infrastructures pour les jeunes, à un moment donné il y a un effet boomerang, ce qui n'est pas le cas dans notre pays".

"Si on regarde la qualité des infrastructures proposées aux collégiens, le contexte est très différent", a commenté le président des Jeunes PLR (droite libérale) genevois Alexis Couniniotis dans le 19h30de la RTS. "On ne peut pas transposer ces problématiques, ni la manière d'y répondre. On dispose aujourd'hui d'outils démocratiques, avec des initiatives, des référendums ou des pétitions."

Deux criminologues interrogés par 20 Minutes s'accordent également à dire que les contextes suisse et français sont incomparables. Ahmed Ajil, professeur assistant en criminologie à l'Université de Lucerne, voit en la Suisse un terreau moins fertile pour les groupes d'extrême gauche. "Le système scolaire fonctionne bien, il y a moins de frustration locale et il n'y a pas ici la même masse de personnes.» Dirk Baier, expert en violence juvénile, relève en outre que «la violence ne provient pas non plus de jeunes en rupture ou victime de discrimination".

Les commentateurs sont de manière générale divisés sur la dimension politique et sociale des émeutes du week-end en Suisse. Si, pour Dirk Baier, il s'agissait uniquement de "faire l'expérience de la violence", Ahmed Ajil précise à l'inverse que "les groupes d'extrême gauche considèrent le fait de commettre des dégradations comme une réponse à la violence structurelle, par exemple aux livraisons de matériel de guerre, à la pauvreté ou à la marginalisation".

Judith Bühler, chercheuse spécialisée dans la radicalisation à la Haute école des sciences appliquées de Zurich, déclare au Tages-Anzeiger  : "C'est un phénomène bien connu dans divers courants extrémistes : souvent, les revendications de fond sont instrumentalisées pour justifier leurs propres actes de violence."

Il n'y avait «pas de message, pas d'objectifs, juste une soif de violence», critique un éditorial de la Luzerner Zeitung. Selon l'auteur, "ce sont plutôt les milieux habituels enclins à la violence, parmi lesquels les autonomes de gauche, ainsi que des opportunistes, qui sont à l'œuvre. Ils empruntent les slogans et l'esthétique des soulèvements en France et ailleurs afin de donner une apparence politique à leur soif de saccage".

La SRFLparle pour sa part de "l'alliance des idéologues avec les fauteurs de troubles". "Le noyau dur du mouvement, animé par une idéologie violente, perçoit clairement les manifestations violentes comme le moment propice à la révolution", lit-on dans cette analyse. Cette propension à recourir à la violence trouverait "un écho auprès d'une partie de la jeune génération".

Pour Manuel Eisner, criminologue à l'Université de Cambridge, interrogé dans la NZZ, les jeunes peuvent être attirés par la violence parce que "lors d'une émeute, le rapport de force s'inverse. Les jeunes éprouvent soudain un sentiment de contrôle". Pour autant, cela ne signifie pas que les émeutes n'ont pas de lien avec la politique. Bien que "ces émeutes ne s'inscrivent pas dans le cadre d'un programme politique précis, les manifestations trouvent leur origine dans un profond mécontentement des jeunes vis-à-vis du système éducatif, du marché du logement et de la police".

Manuel Eisner ajoute encore qu'avec les réseaux sociaux, il est aujourd'hui "extrêmement facile de se mettre en réseau". Selon lui, cela pourrait favoriser une extension en Europe des manifestations violentes, mais l'évolution de la situation est imprévisible.


Un article publié par Pauline Turuban sur
swissinfo.ch le 3 novembre 2026 à 10h19. Traduit et édité pour franceinfo par Alice Kouri.

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Source: Franceinfo · Vu d'Europe

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