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Tribune
Yann Algan
Professeur d’économie
L’économiste Yann Algan analyse, dans une tribune au « Monde », les causes profondes de la mobilisation lycéenne et de la journée du 17 octobre qui rassemblent toute une génération inquiète face à une société incapable de proposer un avenir souhaitable.
Publié aujourd’hui à 06h00 Temps de Lecture 4 min.
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En 1986, les lycéens défilaient contre la loi Devaquet. En 2006, contre le contrat première embauche (CPE). Il suffisait alors de retirer le texte pour éteindre le mouvement. Cet automne, il n’y a rien à retirer. Les jeunes ont rejoint les « gilets jaunes » et les syndicats, le 17 octobre, contre la vie chère. Comme sur les ronds-points de 2018, la colère circule à l’état brut, sans parti ni syndicat pour la porter et la convertir.
Nous avons interrogé avec le Cepremap [Centre pour la recherche économique et ses applications] et HEC Paris 1 077 jeunes de 16 à 20 ans, avant et après le 17 octobre. Le premier enseignement est un paradoxe. Le mouvement rassemble presque toute une génération : 92 % jugent ses revendications justifiées, et 81 % de ceux qui se déclarent de droite. Un jeune sur trois veut qu’il continue même si le gouvernement cédait sur les moyens, et plus d’un sur deux parmi les plus inquiets pour leur avenir. Ce n’est plus une colère de moment, qui s’apaise quand on lui donne satisfaction, mais une colère de régime, qu’aucune concession ne suffit à éteindre.
Le deuxième enseignement contredit le diagnostic courant : ce n’est pas d’abord et juste une colère de moyens pour les lycées ou de pouvoir d’achat. Quand on isole les raisons qui expliquent la participation au mouvement, on voit que les préoccupations matérielles pèsent moins que l’horizon bloqué. C’est la colère d’une génération pour qui le gâteau ne grossit plus. Deux jeunes sur trois pensent que lorsque les riches s’enrichissent, c’est au détriment des pauvres, contre 55 % des salariés adultes. La parole ignorée compte aussi. Sept lycéens sur dix qui ont signalé un problème à leur établissement disent que rien n’a changé, et ceux-là se mobilisent davantage.
Mai 68 n’était pas l’aube d’une crise, mais le crépuscule d’une prospérité. Une génération bercée par la croissance pouvait demander l’impossible parce que la marée montait. Il fallait alors quatorze ans pour doubler son niveau de vie, il en faudrait aujourd’hui plus de quatre-vingts. La marée s’est retirée au moment où l’on ouvrait les amphithéâtres, et la génération la plus diplômée de notre histoire voit ses diplômes dévalués par une croissance qui n’est plus là pour les honorer. Les révoltes commencent chez ceux qui avaient assez d’espérance pour être déçus. Dans un monde sans croissance, ce que l’un gagne paraît pris à l’autre. L’économiste Stefanie Stantcheva et ses coauteurs montrent que cette pensée à somme nulle n’est pas une erreur de raisonnement, mais le produit de la stagnation.
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Source: Le Monde · Yann Algan
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