À la tête de la direction des cérémonies des JOJ de Dakar, Khady Niang est sortie de l’ombre grâce au succès éclatant de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de la jeunesse. Une cérémonie qu’elle revendique « profondément humaine », conçue comme un geste de fierté et de réappropriation africaines, portée par l’histoire, le quotidien et l’énergie de la jeunesse plutôt que par la surenchère technologique. Diplômée en finance, avec un parcours atypique qui l’a menée de la banque à l’entrepreneuriat dans le maquillage, puis au poste de maquilleuse en chef sur les films d’Abderrahmane Sissako (Timbuktu, Black Tea), elle revient en exclusivité pour RFI sur sa mission à la tête des cérémonies, avec une énergie intacte.
Recueillis par notre envoyé spécial à Dakar,
RFI : La cérémonie d'ouverture a été qualifiée de « magique », d'« incroyable », de « géniale » par pas mal de spectateurs qu'on a interrogés à la sortie. Quand vous y repensez, quelle est peut-être l'image la plus forte qui vous revient ou qui vous a marquée ?
Khady Niang : Il y en a plusieurs qui m'ont marquée. Je pense que l'entrée d'Alkebulan, la reine mère qui rentre sur son cheval et qui est une figure métaphorique de l'Afrique, était vraiment épique. L'image des lutteurs aussi m'a beaucoup marquée, parce que c'est un sentiment de fierté : c'est notre sport national. La ville aussi, j'ai adoré. J'ai adoré le slam de IB Quick. Il y a eu beaucoup de moments forts dans cette cérémonie qui m'ont beaucoup touchée.
Comment vous expliquez le succès qu'a eu cette cérémonie d'ouverture ? Il y a eu vraiment sur les réseaux beaucoup de réactions très positives. C'est quoi la recette ?
La recette, c'est l'humain, tout simplement. Nous avons fait une cérémonie humaine pour toucher les humains. Cette cérémonie n'était pas technologique. Il n'y avait pas de lasers, il n'y avait pas de drones, il n'y avait pas de feux d'artifice. Parce que ça, c'est déjà fait, c'est déjà pris ailleurs. On ne le fera pas mieux ici. Nous avons décidé d'utiliser ce que nous avions de mieux en Afrique : l'humain, la jeunesse et l'énergie incroyable de cette jeunesse-là. Nous avons fait une cérémonie pour toucher, tout simplement, et rendre fiers les Africains.
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Vous aviez déclaré avant cette cérémonie d’ailleurs que ce serait « une cérémonie pour toucher l'humain, pas pour en mettre plein la vue ». Qu'est-ce que ça signifiait très concrètement dans les choix artistiques qui ont été pris ?
Dans les choix artistiques qui ont été pris, toucher l'humain, c'était déjà essayer vraiment d'utiliser la jeunesse. Vous voyez ces mouvements de groupe en blocs, avec cette énergie qui se déplaçait en blocs : c'était vraiment la première chose.
Toucher l'humain, c'était aussi toucher son histoire, son ADN, lui parler de ce qu'il est profondément. Pour nous, c'était très important de rendre fiers les Africains avec ces références historiques là, qu'ils connaissent pour la plupart, que peut-être les jeunes connaissent un peu moins.
C'était important pour nous de rendre fiers les Africains en leur montrant que nous n'avons pas honte de montrer notre quotidien. Cette ville africaine est très simple, elle n'est pas faite de gratte-ciel comme on voudrait que l'Afrique soit. Quand certains veulent montrer une Afrique moderne, ils montrent des gratte-ciel, des jets privés, des sacs de marques. Nous avons montré des vendeurs ambulants. Nous avons montré une ville qui pourrait se trouver en plein centre d'Abidjan, de Lagos ou de Johannesburg. Nous avons voulu vraiment parler à l'Africain dans son quotidien, mais dans sa vérité également.
Vous parlez de références historiques, de références africaines. Est-ce que vous pouvez nous donner quelques exemples ? Il y avait Aline Sitou Diatta…
Il y avait beaucoup de références, déjà. Même Alkebulan est une référence : comme je l'ai dit, c'est une métaphore, parce que d'après plusieurs théoriciens, dont Cheikh Anta Diop, Alkebulan est le premier nom de l'Afrique. Donc déjà, c'est une première référence à l'Afrique.
Ce cheval et cette chanson de Kiné Lam, c'est une référence par exemple au roi Lat Dior Ngoné Latyr Diop (ancien roi du Kayor, résistant à la colonisation). Cette petite Sitoe, c'est une référence à Aline Sitoé Diatta. Nous avons une référence à Cheikh Anta Diop. La chanteuse qui a entonné l'hymne national, c'est une référence à Yandé Codou Sène.
Cette moto qui arrive est une référence à l'affiche de Touki Bouki de Djibril Diop Mambéty, et je pourrais en citer plein d'autres. C'était très important pour nous, ces références, pour deux raisons. La première, c'est que nous avions besoin de nous réapproprier nos histoires, parce que nos histoires sont beaucoup racontées par les autres. Cette réappropriation est passée par un choix fort, déjà, de choisir un directeur artistique sénégalais et africain (Ibrahima Cissé), un metteur en scène sénégalais et africain (Adama Diop), des designers africains, parce que nous voulions vraiment garder la maîtrise de notre récit, pour une fois.
La deuxième, c'est que ces références sont une manière de rendre leurs lettres de noblesse à plein de références qu'on a en Afrique et qui nous sont copiées ailleurs. Je peux donner l'exemple de la moto de Touki Bouki de Djibril Diop Mambéty qui a été plagiée aux États-Unis, sans aucune forme de référence [les chanteurs afro-américains Beyoncé et Jay-Z auraient utilisé l'image de la moto de Touki Bouki pour faire la promotion de leur tournée « On The Run Tour II » en 2018, NDLR]. Nous avons voulu nous réapproprier cette image-là et montrer qu'elle vient bien de nous. Je pense qu'aujourd'hui un Américain qui voit cette moto lors de cette cérémonie va d'abord se dire : « Ah bah tiens, j'ai déjà vu cette moto chez une nous », mais cela va susciter sa curiosité pour aller voir d'où vient cette moto, et il va comprendre que cette fameuse Américaine l'a bien prise chez Djibril Diop Mambéty.
La cérémonie d'ouverture était présentée comme « le récit inédit d'une première rencontre entre le continent africain et l'histoire de l'olympisme ». Comment s'est construite cette trame narrative ?
Cette trame s'est construite de manière très simple, et je pense qu'on le sent bien sur la cérémonie. C'est un fil conducteur sur le temps, ça, c'est la première chose. On voit bien les trois tableaux : hier, aujourd'hui, demain. On les voit très bien, incarnés par des personnages, une scénographie et des designs de costumes bien définis sur le temps.
Ensuite, c'est l'histoire d'une transmission entre générations. C’est cette petite fille, Sitoe, qui se fait raconter l'histoire de sa grand-mère par un conteur. C’est aussi une petite référence, si je reviens à la question précédente, au conte africain : le conteur qui raconte l'histoire de sa grand-mère, qui lui raconte l'origine quelque part de l'Afrique.
Puis, il y a cette déambulation dans cette ville africaine qu'elle fait avec son père pour découvrir tous ces aspects du quotidien de l'Afrique. Enfin, il y a ce futur qu'elle incarne, mais à travers toujours une transmission, c'est-à-dire à travers la vision de sa grand-mère et la transmission de la flamme olympique qui vient comme une bonne nouvelle en Afrique et comme le point de départ d'une nouvelle ère.
Avant la cérémonie, vous étiez très optimiste sur le fait que cette cérémonie allait marquer les gens. À quel moment vous êtes-vous dit : « Là, on tient quelque chose de vraiment fort, quelque chose de grand » ?
Il faut savoir une chose : une cérémonie, ça évolue, bien entendu. La réflexion a beaucoup évolué, nous avons été beaucoup challengés, mais j'ai su qu'on tenait quelque chose quand les répétitions de masse ont démarré. On répète depuis le mois de février, mais les répétitions de masse ont démarré le 14 septembre. Quand j'ai vu cette énergie de la jeunesse, ces danseurs super méga énergiques…
Pour moi, c'est l'occasion d'ailleurs de les remercier, de remercier ces danseurs-là qui ont répété jour et nuit, qu'il pleuve, qu'il vente. Dans leur quartier, parfois, il y avait des inondations et ils passaient à travers pour venir répéter, et ils le disaient dans leurs vidéos qu'ils le faisaient pour le Sénégal. Cette énergie débordante, il a fallu la canaliser et en faire quelque chose.
Personne ne croyait qu'on pourrait faire des mouvements de groupe où l'on dessinerait la carte d'Afrique, les anneaux olympiques. C'est très difficile à faire. Il a fallu canaliser cette jeunesse-là, qui est une ressource extraordinaire. Et quand j'ai vu ces répétitions, quand j'ai vu ces jeunes, quand j'ai senti leur énergie, j'ai su qu'on tenait le bon bout. Les 628 danseurs ont répété nuit et jour, sans cesse, pour vraiment arriver à ce résultat-là.
La cérémonie a été une réussite. Le public a parlé de la flamme, des chorégraphies, de la formation du continent africain, de la musique. Est-ce que ça a été véritablement un sacré défi de faire dialoguer culture africaine, symboles olympiques et jeunesse, ou c'était plus simple qu'on pourrait le penser ?
Ce n'était pas facile. Pas parce que c'était difficile de faire dialoguer tradition et olympisme, mais parce que nous ne voulions pas d'une cérémonie où il y aurait une cassure protocolaire à chaque fois. On voulait vraiment que le protocole soit imbriqué dans la cérémonie.
Vous le voyez bien : par exemple, la parade des drapeaux se passe en plein milieu de la ville africaine, c'était un choix. Même les discours protocolaires, on les a mis vraiment sur une scène, comme on a mis les musiciens sur une scène, au milieu des athlètes. Donc ce qui a été difficile – et c'est là où je salue vraiment le génie d'Ibrahima Khali Cissé, notre directeur artistique, et d’Adama Diop, notre metteur en scène – c'était de trouver la bonne cohésion entre ce que nous voulions raconter et ce protocole qui, disons-le, peut être un peu barbant, surtout pour la jeunesse.
L’autre enjeu, c'était aussi : comment faire un mix entre notre récit et les valeurs olympiques ? Parce que les valeurs olympiques sont très belles – amitié, respect, excellence, entre autres – et quelque part l'Afrique partage ces valeurs-là. Il fallait, tout en racontant notre histoire, valoriser ces valeurs qui ont été initiées par Pierre de Coubertin. On a pu trouver ce mix, vraiment, et c'est une des prouesses de cette cérémonie.
Qu'est-ce que ces cérémonies – je repense à la cérémonie d'ouverture – permettent de montrer ou peut-être de réparer dans le regard que le monde porte sur l'Afrique ?
Il faut savoir une chose : en tout cas, je pense que, si on voit l'engouement qu'il y a autour, il y a forcément une réparation, un sentiment de réparation surtout pour la diaspora africaine, qui est en train d'être opérée. Et peut-être que la cérémonie a contribué à cette réparation-là.
« Réparation », je peux aussi utiliser un autre mot : restitution de la dignité et de la fierté africaines. C'est très important, parce que de l'autre côté de l'Atlantique ou en Europe, peut-être qu'on parle un peu trop de l'Afrique en parlant de la migration, de la pauvreté, de la guerre. Les Africains subissent ces maux au quotidien, ils sont indexés au quotidien pour tout ce qui peut concerner les problèmes du monde dès qu'ils ne sont pas chez eux.
Les rétablir dans cette dignité et dans la vérité qui a toujours été la leur, c'est pour ça que cette cérémonie a le succès qu'elle a : cette vérité, ils la connaissaient, ils avaient juste besoin que le monde la connaisse également. Je pense que c'est une de nos plus belles victoires.
Est-ce qu'il y a eu une réaction du public, d'un athlète, d'un officiel qui vous a marquée après cette cérémonie ?
Il y en a eu plusieurs. Moi, déjà, je rends à César ce qui est à César : la première réaction qui nous marque, c’est l'engouement de toute l'Afrique, je ne dirais même pas seulement du Sénégal. J'ai vu des vidéos de personnes qui pleurent, qui nous remercient en disant qu'on les a inspirées, qu'on leur a parlé, qu'elles sont fières parce qu'elles sont fières d'être Africaines.
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Sans tout dévoiler de la cérémonie de clôture, est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus sur les intentions artistiques et émotionnelles que vous avez ? Est-ce que ça va être très différent ou plutôt complémentaire de la cérémonie d'ouverture ?
Pour la cérémonie de clôture, traditionnellement sur les JOJ, nous allons sur une cérémonie assez protocolaire, qui va se passer au village olympique de Diamniadio. En tout cas, la cérémonie protocolaire est à huis clos, avec les athlètes, les délégations et les dignitaires. Il y aura quelques éléments artistiques, mais elle est essentiellement protocolaire.
Par exemple, si je vous donne l'exemple de la cérémonie de Buenos Aires, c'était vraiment une cérémonie assez protocolaire. D'autant plus que, pour le moment, nous n'avons pas de prochain pays hôte avec le CIO, donc il n'y a pas de passage de drapeau olympique.
Mais après cette cérémonie olympique, il y aura plusieurs farewell parties. Il y aura la farewell party des athlètes, qui va se passer au village olympique, il y aura le concert de clôture qui va se tenir à Saly, et on est en train de travailler avec les institutions sur une très grande fête pour vraiment remercier la jeunesse sénégalaise et africaine, et la jeunesse du monde d'ailleurs, et finir en beauté ces Jeux.
Et si vous deviez résumer en une ou deux phrases les messages que vous vouliez adresser à la jeunesse sénégalaise ou africaine, ce serait quoi ?
Je peux même le faire en une phrase, parce que c'est très clair dans ma tête : Soyez fiers de vous, de qui vous êtes, d'où vous venez, et ayez une vision claire d'où vous voulez aller. Cheikh Anta Diop l'a dit : « Si tu ne sais pas où tu vas, retourne d'où tu viens. »
Source: RFI · Ndiasse Sambe
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