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Tribune
Charles Corval
Politiste
Avec la multiplication des objets connectés, remplacer un équipement ou installer une mise à jour devient une question cruciale et nécessitant des mesures politiques, analyse Charles Corval, docteur en science politique, dans une tribune au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 11h00, modifié à 11h04 Temps de Lecture 3 min.
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Dans la nuit du 11 au 12 octobre, des pirates ont pris le contrôle à distance des installations frigorifiques de centaines de supermarchés, dont Intermarché, Coopérative U et Carrefour. Ils ont lancé un dégivrage forcé, réglé à 50 °C. Au matin, des rayons entiers de produits frais et surgelés partaient à la benne. Généralisée, une telle attaque ferait planer le spectre de pénuries alimentaires sur le pays.
Le fabricant de ces systèmes, le danois Danfoss, a aussitôt précisé que la plupart des appareils touchés étaient des produits anciens qui « ne bénéficient plus de mises à jour logicielles ou de sécurité ». L’ironie est cruelle : une fonction d’entretien a été retournée contre des machines que plus personne n’entretenait. Elles fonctionnaient encore et étaient toujours connectées, mais personne n’en répondait plus. C’est l’angle mort de toutes les promesses des objets connectés et de l’internet des objets depuis la fin des années 1980 : nous avons appris à connecter les choses, pas à en prendre soin.
Comment en est-on arrivé là ? Depuis les années 2000, les objets connectés ont été pensés comme des instruments de puissance. Puissance marchande d’abord : une logistique optimisée pour les industriels, une maison sûre, divertissante et efficace pour les consommateurs. Puissance contestataire ensuite : hackers et makers [« faiseurs »] y ont vu un moyen de se réapproprier la culture matérielle contre le capitalisme, voire de le contester. Puissance d’Etat enfin : la surveillance de la consommation a ravivé des projets de planification, tandis que les Etats ont affûté leurs propres capacités cybermilitaires. Ces trois imaginaires s’opposent sur beaucoup d’éléments, mais aucun ne pense la connexion comme une responsabilité.
C’est la cause principale de l’impasse actuelle : personne n’attendait de l’Etat qu’il s’occupe des réfrigérateurs des supermarchés ; c’est pourtant le directeur général de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, Vincent Strubel, qui conseille aujourd’hui de les déconnecter d’Internet. Et quid des milliards d’objets, de caméras, de compteurs, de voitures, de prothèses, d’usines, d’environnements divers, désormais connectés, et dont la perception ne repose que sur la maximisation des gains et l’évitement des responsabilités ? Sans une autre conception de nos sociétés, la connexion n’aura servi qu’à multiplier les vulnérabilités de chacun, au nom d’une hausse du confort bien limitée ces dernières années et de gains d’efficacité souvent dérisoires par rapport aux risques.
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Source: Le Monde · Charles Corval
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