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Publié le 22/10/2026 06:04
Temps de lecture : 6min
Si les responsables politiques veulent croire, et surtout faire croire aux citoyens, que s'en remettre au vote pourra résoudre les crises actuelles, les politologues et chercheurs interrogés par franceinfo en doutent.
"Mes chers compatriotes, nous sommes à six mois de notre élection présidentielle." Le visage grave, Emmanuel Macron conclut sa courte allocution présidentielle, dimanche 18 octobre, au lendemain d'une journée marquée par des violences inédites en marge des mobilisations partout en France. "Notre pays mérite une belle élection présidentielle dans six mois. C'est aussi maintenant qu'elle se joue", ajoute le chef de l'Etat, appelant à "l'esprit de responsabilité". Les 18 avril et 2 mai prochains, les Français sont appelés aux urnes pour choisir son successeur.
"C'était une intervention frappante", décrypte Antoine Bristielle, directeur de l'observatoire de l'opinion de la Fondation Jean-Jaurès. "Emmanuel Macron donne l'impression que la seule réponse, ou le seul horizon du pouvoir, est de garantir que les choses ne se passent pas trop mal d'ici l'élection." Un conseiller de l'exécutif appuie : "L'élection présidentielle n'est une solution que si un débat éclairé, organisé comme le prévoit la Constitution par les partis politiques, peut se tenir. Il faut donc au plus vite que l'ordre règne dans les villes et dans les têtes". Et le même d'ajouter : "C'est cela les institutions républicaines. La démocratie sociale est légitime, mais la démocratie représentative est la clé de voûte."
Mais, l'échéance présidentielle est-elle la solution miracle à la colère qui traverse le pays ? Mettra-t-elle un point final à l'instabilité politique qui secoue la France depuis la dissolution de l'été 2024 ? Permettra-t-elle une nouvelle prospérité économique qui sonnera la fin des revendications contre la vie chère ? "Il ne se passera aucune intervention divine ou surnaturelle qui, dans six mois, réglera par magie la situation, tranche Benjamin Fargeaud, professeur de droit public à l'université de Lorraine. L'écran formé dans l'esprit des uns et des autres par l'élection présidentielle fait davantage partie du problème que de la solution."
C'est pourtant ce que promettent les oppositions, notamment les plus radicales, pour l'après-Macron : des lendemains qui chantent. "La situation du pays est grave. Français, tenez bon : on arrive !", a par exemple écrit sur X le vice-président RN de l'Assemblée nationale, Sébastien Chenu, au lendemain des violences. "Face à cette stratégie incendiaire, les Français qui n'en peuvent plus d'être pris en tenaille entre l'austérité et le matraquage fiscal du pouvoir et les activistes de l'insurrection doivent encore tenir quelques mois, a également assuré sur X Marine Le Pen. Nous les libérerons des politiques toxiques macronistes et les protégerons de la violence de l'extrême gauche."
Du côté de La France insoumise, on revendique aussi de dire que "l'élection présidentielle est le moyen de trancher une nouvelle orientation pour le pays", selon le député LFI Antoine Léaument. "Les solutions que nous proposons avec Jean-Luc Mélenchon sont celles qui permettent de répondre le plus directement aux revendications des lycéens, des étudiants et des travailleurs", assure-t-il. "La présidentielle emportera le pays et on aura une majorité", clame-t-on également dans le camp de Raphaël Glucksmann.
"Si vous voulez être élu demain, vous devez en faire des tonnes pour dire que votre candidat est le sauveur. Si vous dites que ça va être très compliqué, vous n'êtes pas élu", décrypte le constitutionnaliste Benjamin Morel. Ces promesses électorales classiques font sourire dans les couloirs du pouvoir, quand elles n'agacent pas.
"Les problèmes sont profonds et on assiste à une surenchère de promesses. Bon courage à ceux qui arrivent", lâche un député macroniste. "Les oppositions ont hâte que le mandat se termine, mais malheureusement pour elles, dès le premier jour du futur quinquennat, elles ne pourront plus expliquer que tout est de la faute de Macron, ni s'extraire du contexte économique", grince un conseiller du gouvernement.
"La situation budgétaire est telle qu'ils auront des choix à faire, leurs capacités d'action seront limitées."
Un conseiller du gouvernement
à franceinfo
Le déficit public a atteint 5,4% en 2026 et les taux d'emprunt s'envolent. Le prochain président de la République aura donc fort à faire sur le plan budgétaire. Mais, avant même de se confronter à la situation financière du pays, il lui faudra dissoudre l'Assemblée et convoquer des élections législatives anticipées, "l'éléphant dans la pièce dont personne ne parle dans cette campagne", glisse une source ministérielle. Et là, c'est le saut dans l'inconnu.
Le fait majoritaire, constitutif du fonctionnement de la Ve République, sera-t-il de retour ? Le prochain chef de l'Etat pourra-t-il compter sur une majorité absolue ? Si ce n'est pas le cas, "il n'a pas de pouvoir ni de marge de manœuvre", juge Benjamin Morel. "Non, le fait majoritaire appartient au passé. La tripartition, voire la quadripartition de la vie politique s'est installée en France. Le futur chef de l'Etat aura une majorité éclatée et il devra trouver des majorités au coup par coup", comme c'est le cas pour les gouvernements qui se succèdent (Barnier, Bayrou, Lecornu) depuis la dissolution, prédit le politologue Pascal Perrineau. Une analyse partagée par de nombreux experts de la vie politique française.
La perspective de mai 2027 comme solution à la crise s'éloigne donc fortement. "Historiquement, l'élection présidentielle a pu incarner un choix politique fort – par exemple, le choix de l'alternance – mais dans un contexte très différent d'affrontement droite-gauche classique, complète le juriste Benjamin Fargeaud. Elle n'a jamais été en situation, depuis 1962, de surmonter une situation où l'opinion politique est profondément divisée en plus de deux blocs."
"On ne voit guère pourquoi l'élection présidentielle serait une onction magique apportant au futur ou à la future présidente l'autorité et la légitimité tant attendues."
Benjamin Fargeaud, professeur en droit public
à franceinfo
Est-ce à dire, dans cette configuration, que les citoyens eux-mêmes ont cessé de croire "à la culture de l'homme ou la femme providentielle", pourtant "très forte en France", comme le rappelle Pascal Perrineau ? Le pessimisme règne en tout cas. Selon un sondage Ipsos réalisé mi-septembre, 74% des personnes interrogées pensaient que la situation du pays allait se détériorer dans les mois à venir. C'était un mois avant les violences du 17 octobre.
L'émergence brutal d'un tel mouvement de contestation à six mois de la présidentielle ne plaide d'ailleurs pas en faveur d'un scrutin comme solution à la crise. "Il n'y a pas de logique à ce qu'un grand mouvement social apparaisse à six mois du scrutin. Si les gens pensaient que l'élection allait tout changer, ils attendraient sagement, analyse Antoine Bristielle. Cela montre l'état d'exaspération dans le pays. S'en remettre encore une fois à cette échéance présidentielle est un pari risqué. Beaucoup de citoyens considèrent que la politique institutionnalisée ne réglera pas tout."
De plus, les difficultés de fond qui traversent la société française ne disparaîtront pas sitôt le successeur d'Emmanuel Macron installé à l'Elysée.
"Il ne faut pas trop attendre de cette échéance présidentielle. Les problèmes qui sont là aujourd'hui – les revendications des lycéens, la hausse du carburant ou du coût de la vie – seront là demain, quel que que soit l'homme ou la femme qui gagnera l'élection présidentielle."
Pascal Perrineau, politologue
à franceinfo
"Si Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen ou Edouard Philippe est élu, le détroit d'Ormuz ne va pas pour autant se déboucher", ironise Benjamin Morel.
Au-delà de cette évidence, la contestation et les violences observées lors du week-end du 17 octobre inquiètent les observateurs de la vie politique. "On a une crise de la représentation, une crise de l'action. Si le politique ne peut plus agir sur le réel, la violence peut devenir un outil efficace pour certains. Elle revient d'ailleurs de manière cyclique dans notre démocratie", observe le constitutionnaliste Benjamin Morel. Au sein du bloc central, certains agitent d'ailleurs le spectre d'un duel entre LFI et le RN au second tour, qui aurait des conséquences dans la rue, avec un risque d'"insurrection potentielle", pointe un conseiller du pouvoir.
"Le fait que les partis les plus radicaux fassent la course en tête dans les sondages démontre bien l'état de mécontentement dans la population, qui les considère comme une sorte de dernier recours", estime Antoine Bristielle. Un ministre du gouvernement Lecornu pousse pour "une offre radicalement républicaine" pour répondre aux "demandes des Français", afin de "renverser la table" et "d'organiser de profonds changements". Mais, avoue-t-il, "je ne la vois pas, pas encore".
Outre l'absence de percée, à ce stade, d'un candidat hors des extrêmes, la légitimité du futur président de la République se pose aussi. "La division de l'opinion publique et des candidatures semblent mener à une dispersion importante des voix, ce qui signifie que les deux candidats qualifiés au second tour ne seront, au fond, soutenus chacun que par une petite minorité du corps électoral", souligne Benjamin Fargeaud. La situation actuelle n'a tout simplement pas de précédent. "Jamais une élection présidentielle ne se sera tenue dans un tel contexte social de perturbations et de déséquilibres politiques", conclut Pascal Perrineau.
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Source: Franceinfo · Margaux Duguet
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