Par Publié le : 26/10/2026
Il y a 10 ans, la jungle de Calais, le plus grand campement de migrants souhaitant rejoindre l'Angleterre qu'a connu la France, a été démantelée. Abritant environ 10 000 personnes au plus fort de son occupation, ce Calais clandestin a marqué à vie les Calaisiens et humanitaires qui en ont arpenté les rues.
Le 24 octobre 2016, le soleil n'est pas encore levé que des dizaines de bus stationnent autour du village clandestin appelé "la Grande jungle". Des milliers d'exilés, venus à la fois d'Afghanistan, de Syrie, d'Érythrée, du Soudan ou encore d'Irak sont poussés dans les cars par des centaines de policiers encadrant l'opération. Ils sont envoyés vers des centres d'accueil dispersés dans toute la France. Première étape avant que ce lieu, devenu depuis avril 2015 l'abri temporaire de près de 10 000 migrants désireux de rejoindre l'Angleterre, ne soit rayé de la carte.
Dix ans après, la nature a repris ses droits et de la jungle, il ne reste plus aucune trace. Une brume épaisse se lève avec la fin de matinée d'octobre 2026 sur le littoral calaisien, laissant apparaître une lande peuplée de quelques moutons. Des bruyères s'agitent au gré du vent. Au loin, un bunker vestige de la Seconde Guerre mondiale est recouvert d'un tag "Safe trip" ("Bon voyage", en anglais). Sur la porte : "Border Kill" ("Les frontières tuent", en anglais).
Mais dans la mémoire des Calaisiens et des humanitaires qui ont œuvré dans les ruelles de la jungle, les souvenirs sont immortels. À travers un trou découpé dans l'observatoire construit sur les surplombs de la lande, Ferri Matheeuswen peine à saisir le calme du lieu. Pour cette Néerlandaise arrivée à Calais il y a plus de 20 ans, cette vaste étendue aujourd'hui rendue à la nature est marquée à jamais par la jungle de Calais, ses milliers d'habitants et l'activité grouillante qui rythmait la vie de ce qui a été appelé un temps l'un des plus grands bidonvilles de France.
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Engagée auprès de la Maison des femmes, elle fait partie des architectes de la jungle, présente dès le premier jour. Dix ans plus tard, elle se rappelle du 4 avril 2015, date à laquelle tout a commencé : "C'était un jour d'exode, les migrants marchaient avec leur bric et leur broc, des caddies… Et ils sont arrivés ici. On a commencé à fabriquer des cabanons et petit à petit, c'est devenu un petit village".
Blottie sous son imper violet, elle évoque pêle-mêle ses souvenirs de la jungle, l'odeur de fumée qui englobait jour et nuit le camp informel, les fêtes et les soirées interminables passées chez les habitants avec qui elle s'était liée d'amitié. "On m'avait même construit une cabane", s'amuse-t-elle aujourd'hui. "Parfois, j'y allais juste pour m'asseoir à côté de la maison bleue d'Alpha, un Malien qui s'était construit une hutte à la manière de son pays", ajoute l'humanitaire.
"C'était ma maison secondaire la jungle"
Comme elle, nombreux sont ceux pour qui la jungle s'est imposée dans le quotidien. Michel Tranchant, 70 ans et aujourd'hui retraité, s'y rendait presque tous les jours. Sur un banc du terminal du ferry, transformé en véritable forteresse encerclée de grands grillages dominés de barbelés, il se rappelle avoir commencé en "février, sous la neige", à apporter de la nourriture aux exilés. "J'arrivais avec le camion et les migrants se rassemblaient. Moi je leur disais 'One line' ("une ligne" en anglais) et ils savaient que quand Michel arrivait avec son camion, il fallait se mettre en ligne et qu'au moindre débordement, j'arrêtais", raconte ce grand gaillard jovial qui dit avoir la lutte contre les inégalités "dans les gènes".
Si au départ, quelque 4 000 milliers d'exilés vivaient dans la jungle, à la fin, leur nombre avait plus que doublé. "Il y avait des restaurants, des salons de coiffure, un sauna, une église et une mosquée, une discothèque… On dansait là-dedans sur des musiques africaines puis on allait manger dans les restaurants afghans par exemple", se rappelle le retraité vêtu de son tee-shirt rose de la Refugee community kitchen (RCK), association toujours active aujourd'hui dans les campement de la région.
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Rasta (surnom par lequel il est appelé), aujourd'hui employé à l'accueil de jour du Secours catholique, lui aussi, était là dès le premier jour à "taper des cabanes" pour les exilés. "C'était ma maison secondaire la jungle. J'y ai même fêté mon anniversaire", dit-il. Dans son téléphone, il reste des centaines de photos de l'époque. Et pour chaque visage, il se souvient d'une histoire. À son doigt, il porte une bague sertie d'une pierre bleue, "offerte par un Soudanais".
Selon lui, cette "mini-ville" parallèle a profondément marqué la commune de Calais. "Il y a eu un avant et un après la jungle, c'est clair".
"Il nous appelait Papa et Maman"
Indéniablement, la présence de ce "mini-Calais" clandestin n'a laissé de marbre aucun habitant. Pour certains, leur activité dans la jungle leur a même valu d'être ostracisé. "Mes voisins et beaucoup de collègues ne m'adressaient plus la parole à cause de mon travail dans la jungle", assure Michel, encore déçu aujourd'hui par cette réaction. "Le Calaisien de base n’aime pas les migrants. Pourquoi ? Parce qu’ils leur font peur, ils ne les connaissent pas. Je leur disais : 'Je comprends votre peur mais ce sont des gens comme les autres dans une situation difficile'". Donc il a emmené des voisins dans la jungle. "Et à chaque fois, ça a changé leur point de vue !", lance-t-il fièrement.
François-Xavier et Marie-Annick Devaux, deux retraités qui habitent à Calais depuis plus de 60 ans et qui ont débuté leurs actions dans la jungle suite à un appel à la solidarité de leur paroisse ont fait face à la même animosité : "Le sentiment anti migrants a clairement explosé avec la jungle. Si vous demandez à nos voisins, les migrants sont responsables de tous les maux du monde".
Le couple a passé de nombreuses journées entre ces cabanes de bois et de tôles, allant même jusqu'à assister à une messe dans l'église érythréenne baptisée "Saint-Michel de la Jungle" et accueillir dans leur maison un exilé. Lorsqu'ils ont ramené Riyaz, un jeune Pakistanais d'une vingtaine d'années, chez eux pour qu'il prenne une douche, les voisins s'en sont indignés. "On nous a dit de ne pas faire venir des migrants jusque dans notre quartier", raconte Marie-Annick.
Finalement, Riyaz a même habité avec eux. Il a fini par prendre une place considérable dans cette famille calaisienne. "Il avait perdu sa maman et ne trouvait plus le sommeil. On le sentait un peu dépressif donc on l'a pris quelques temps à la maison. Je lui apprenais le français, à écrire. J'ai toujours son cahier. Il nous appelait Papa et Maman", raconte-t-elle, un brin d'émotion dans la voix et fière de voir des nouvelles que leur envoie ce jeune, aujourd'hui en situation régulière et devenu journaliste en France.
"C'était leur village"
Pour toutes ces personnes, le fracas des bulldozers et l'expulsion des milliers de migrants en octobre 2016 fut donc un choc. "C’était peut-être un des pires jours de ma vie. Une des dernières nuits, on savait que [les migrants] allaient devoir partir, donc on leur disait : 'Si tu ne veux pas monter dans un bus, pars ce soir'. On leur avait donné nos numéros de téléphone en leur disant 'appelez-nous pour qu’on sache où vous allez'", se rappelle Ferri Matheeuswen. "C'était si triste. Je me suis senti très mal", indique laconiquement Michel. Rasta, lui, n'a pas voulu assister à cela. "Je ne voulais pas voir la fin de cette jungle. C'était vraiment un laboratoire du vivre-ensemble et un sacré lieu de vie", ajoute-t-il.
Un lieu de vie qui a aussi été marqué par l'insalubrité, l'insécurité et de nombreux moments de tensions, des problématiques inhérentes à la vie en camp. La proximité avec la voie rapide était aussi à l'origine de difficultés. "Dès qu'il y avait un embouteillage, les gens criaient 'dougar, dougar!' ("Bouchon", en soudanais), et des centaines de personnes se jetaient sur les camions pour s'y cacher et tenter de rejoindre l'Angleterre", raconte Rasta. "Les conditions de vie étaient inhumaines", estime aussi Ferri Matheeuswen, mais au moins "les exilés étaient protégés car ils étaient chez eux, et avaient un lieu pour se regrouper". "C'était la première fois à Calais qu'ils ne vivaient pas par petits groupes éparpillés [comme c'est le cas de nouveau aujourd'hui, ndlr]. C'était leur village".
"C'était devenu ingérable"
"Pendant la période de la jungle, on a eu pas mal d'évènements sérieux avec notamment des mouvements de foule de l'ordre de 500 à 600 personnes migrantes qui avaient envahi la rocade portuaire et qui essayaient de monter sur les ferrys. On a aussi vécu beaucoup de rixes", raconte la maire de Calais, Natacha Bouchart, déjà édile de la ville à l'époque. "C'était l'anarchie complète."
"Il y a eu beaucoup de moments de difficultés dans la jungle. J'ai vu un homme se jeter sous un train, un autre perdre sa main ou encore un exilé s'arracher un doigt", témoigne Mohamad Shahab Rassouli, un Afghan arrivé en tant que mineur non accompagnés à Calais en 2009. Après être passé par les camps, il s'est engagé auprès de La Vie active - l'association mandatée par l'État pour l'aide humanitaire dans la jungle -. "J'étais à la fois un ancien migrant et donc quelqu'un qui comprenait leur douleur", dit-il. Féru de littérature, il a notamment été interprète pour la cellule psychologique auprès "d'Afghans qui souffraient énormément", se remémore-t-il, dix ans plus tard. Malgré tout, "j'ai vu aussi beaucoup de gens s'en sortir, vivre dans la joie aujourd'hui alors qu'ils étaient en souffrance".
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Fallait-il donc démanteler cette jungle ? Oui, sans hésitation, répondent quasi-unanimement les témoins interrogés. "C'était devenu insalubre, ingérable et il y avait trop d'insécurité sur la fin", avance Rasta. "Sanitairement parlant, ce n'était plus possible", commente la famille Devaux. "On avait prévenu l'État que s'il ne mettait pas en place un dispositif d'encadrement, on n'arriverait pas à maîtriser les flux, et c'est ce qu'il s'est passé", tance la maire de Calais.
Mais l'unanimité de la réponse à cette question "complexe" s'arrête là. Le phénomène migratoire n'a pas disparu à Calais et "l'après-jungle" électrise toujours la région depuis 10 ans. "S'il fallait recommencer, je ferais tout exactement pareil", balaye l'édile face aux critiques. "La jungle était devenue ingérable, c'est sûr, mais il fallait trouver d'autres solutions", tance Ferri. "Ils auraient pu construire un lieu d'accueil avec des fleurs autour", suggère-t-elle amèrement en jetant un dernier regard à la lande.
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Source: RFI · Romain Philips
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