"Tout le monde en France est d'accord avec nous : la bataille des constats est gagnée", a déclaré, dimanche 25 octobre, la candidate du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, lors du discours de lancement de sa campagne présidentielle à Orléans.

La candidate d'extrême droite faisait référence au fait que son parti est parvenu à imposer en France ses thèmes dans le débat public, à commencer par l'immigration qui engendrerait, selon elle, de l'insécurité et la perte de l'identité française.

Mais à force de désigner les étrangers et les musulmans comme responsables des maux de la France, l'extrême droite met une cible dans le dos de ces populations, selon la sémiologue et spécialiste des discours de l'extrême droite Cécile Alduy, enseignante à l'université Stanford, aux États-Unis.

Pour l'autrice de "Marine Le Pen prise aux mots. Décryptage du nouveau discours frontiste" (avec Stéphane Wahnich, Seuil, 2015) et "La langue de Zemmour. Une arme de destruction sémantique" (Seuil, 2022), les discours et les théories de l'extrême droite ont pu prospérer dans la société française grâce à des médias qui ne contrôlent pas leur plateau et parce que d'autres familles politiques se sont mises à utiliser les mêmes mots.

Or, si des individus comme Kévin T., auteur présumé de l'attaque terroriste raciste à Trappes et La Verrière ayant fait un mort et cinq blessés, décident d'agir, c'est parce qu'il existe selon elle "une continuité entre les discours de haine violents et les actes de haine violents". La spécialiste regrette que la banalisation du discours de l'extrême droite ait pour effet "de légitimer ses concepts et sa vision du monde stigmatisante et déshumanisante".

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France 24 : Les discours de l'extrême droite sont pointés du doigt depuis vendredi soir par la gauche. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a lui aussi dénoncé mardi, à l'Assemblée nationale, "les mots qui finissent par armer ceux qui passent à l'acte". Partagez-vous cette analyse ?

Cécile Alduy : Complètement, d'autant que je l'ai documentée dans plusieurs livres. C'est vrai pour l'attentat à caractère raciste de vendredi dernier à Trappes, mais aussi pour ceux d'Anders Breivik en Norvège (77 morts) en 2011, de Christchurch en Nouvelle-Zélande (51 morts) en 2019 ou de Buffalo aux États-Unis (10 morts) en 2022, tous alimentés par la "théorie" raciste du "grand remplacement". Les actes terroristes répondent à des motivations idéologiques : ce ne sont pas des crimes crapuleux, d'opportunité ou liés au banditisme. Ce sont des meurtres prémédités, où l'intention de tuer n'est pas aveugle, mais ciblée et alimentée par un raisonnement intériorisé, par une vision du monde de qui sont les "ennemis".

En France comme aux États-Unis, il y a une continuité entre les discours de haine violents ("hate speeches" en anglais) et les actes de haine violents ("hate crimes"). Cela s'explique par une imprégnation progressive de larges segments de la population, qui entend à longueur de journée un discours xénophobe qui stigmatise les musulmans, les populations non blanches perçues comme étant issues de l'immigration et les banlieues. Ces discours usent en outre d'un amalgame entre ces divers groupes pour créer, comme le disait le théoricien d'extrême droite Charles Maurras au sujet des juifs, un "ennemi de l'intérieur" fantasmagorique qui représenterait une menace existentielle pour "la France". Or, comment répond-on à une menace existentielle si l'on veut survivre ? En l'éliminant. Les discours racistes mettent une cible dans le dos de certains concitoyens juste en raison de leur appartenance supposée à une religion ou à cause de leur couleur de peau. Et quand, en plus, ces discours xénophobes sont banalisés et normalisés par une surenchère venue d'autres groupes politiques que l'extrême droite, ils deviennent acceptables, et il n'y a alors plus aucune inhibition sociale ou individuelle.

Vous avez étudié de près les discours de l'extrême droite. Marine Le Pen et Éric Zemmour présentent-ils la même rhétorique ?

Éric Zemmour a appelé explicitement ses supporteurs en 2019 à "se défendre" et à "se battre pour leur libération". Qu'est-ce que cette rhétorique si ce n'est un appel à la violence physique et à prendre les armes ? Son but est de glacer le sang de son public en dépeignant une France "colonisée", "en guerre civile", en proie à des "hordes" de "barbares" : qui n'aurait pas envie, à l'écouter, de se défendre par instinct de survie ? Son fiel dépeint un ennemi imaginaire, bouc émissaire de tous les maux de la France, de l'inflation à la difficulté de séduire des filles pour les jeunes hommes. Il donne un prêt-à-penser simpliste qui déresponsabilise et même peint en héros celui qui "résistera". Même le nom de son parti, Reconquête !, est une allusion aux croisades.

De son côté, Marine Le Pen essaie à tout prix de lisser son image et de se présenter en mère de la nation. Elle a ainsi adopté le vocabulaire de la "paix civile", de "l'apaisement", de l'unité, de l'espoir et du "rêve". Elle faisait déjà campagne sur "La France apaisée" en 2016-2017. Mais en même temps, elle jette de l'huile sur le feu, et toujours dans la même direction. Son programme n'a absolument pas changé dans ses fondamentaux : le cœur de son projet repose sur la "préférence nationale", rebaptisée "priorité nationale", qui est un ensemble de mesures discriminatoires rompant l'égalité entre habitants sur le logement, l'emploi, les allocations familiales et sociales. Ce programme est tellement contraire aux valeurs républicaines d'égalité devant la loi inscrites dans le socle constitutionnel qu'elle envisage de changer la Constitution pour pouvoir l'appliquer. Or, ce ne sont pas n'importe quels "étrangers" qui sont visés. Lorsque j'ai analysé à l'aide de logiciels informatiques l'ensemble de ses discours entre 2012 et 2015, puis de nouveau de 2016 à 2022, les statistiques lexicales étaient claires : l'obsession anti-immigration continuait d'être l'alpha et l'oméga de ses discours, avec une corrélation évidente entre discours anti-immigration et dénigrement de l'islam, en parlant du voile "islamiste", en qualifiant de "barbares" et de "terroristes" les jeunes des "quartiers", inaptes selon elles à "aimer la France".

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Les médias, et en particulier les chaînes d'information en continu, sont accusés d'avoir laissé prospérer ces discours sur leurs antennes, participant ainsi à leur banalisation. C'est votre avis?

CNews ne laisse par prospérer ces discours, elle les produit et les met en scène. J'ai étudié une semaine entière d'antenne et, alors que je travaille sur les discours d'extrême droite depuis quinze ans, j'ai quand même été choquée. On y parle de "France 'Orange mécanique'", d'"islamisation" de la France, le tout sans aucun élément factuel. CNews participe de la propagande d'une langue haineuse décomplexée.

Quant à BFMTV, et d'autres, c'est le contrôle des plateaux qui est en cause : lorsqu'on invite Éric Zemmour, il faut s'attendre à ce que les dérapages racistes arrivent rapidement. Alors, pourquoi continuer à l'inviter, lui qui a été condamné par la justice pour incitation à la violence en raison de l'origine et propos racistes ? Et il n'est pas le seul invité à ne pas être recadré. Or, plus on laisse ces paroles déferler, plus on habitue le public à les avaler sans y prendre garde. À force d'être diffusées, elles en viennent à ne plus choquer, par habituation.

Mais Marine Le Pen est en tête dans les sondages concernant la présidentielle de 2027 et le RN a le groupe de députés le plus important à l'Assemblée nationale. Comment concilier respect du temps de parole et limitation des discours haineux ?

Ce n'est pas le sujet, car il y a des responsables du RN qui savent contenir leur parole en plateau. Le sujet, c'est de faire du journalisme, c'est-à-dire de les interroger plutôt que de se plier à leur cadrage idéologique du débat. Lorsque Léa Salamé, en janvier 2025, sert sur un plateau à Sébastien Chenu le propos de François Bayrou, alors Premier ministre, sur le "sentiment de submersion migratoire", en déformant la citation et sans interroger les présupposés racistes de l'expression, elle ne fait pas son travail de journaliste et elle banalise le cadre de pensée du RN, qui consiste à placer les individus dans des cases selon leur origine.

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Vous évoquez cette expression de "sentiment de submersion" reprise par François Bayrou. Plus récemment, la ministre déléguée à l'Égalité entre les femmes et les hommes et à la Lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, a estimé qu'il était possible de débattre du "grand remplacement". Le reste de la classe politique est-il aussi coupable de la banalisation du discours de l'extrême droite ?

La responsabilité du personnel politique de la droite jusqu'au bloc central est immense, terrible, historique. Quand un président de la République en exercice parle de postures "droit-de-l'hommistes", d'"immigrationnisme" et de "décivilisation" dans une interview à un magazine d'extrême droite dure, Valeurs actuelles, il commet une faute morale et une erreur politique. La faute est d'adopter la langue de l'extrême droite, et donc de légitimer ses concepts et sa vision du monde stigmatisante et déshumanisante. L'erreur stratégique est de penser qu'on peut y gagner des voix. Comme le disait Jean-Marie Le Pen, les électeurs préféreront toujours l'original à la copie. Il se targuait d'ailleurs lui aussi d'avoir réussi à gagner la bataille culturelle parce que d'autres acteurs reprenaient son vocabulaire, ses néologismes et son cadrage de l'immigration comme un "problème" à résoudre plutôt que comme un fait démographique.

Quand des responsables politiques parlent sans même le savoir la langue de l'extrême droite, mettent face à face avec un signe égal des théories qui font des morts, comme celle du "grand remplacement", profondément raciste, et des positions politiques républicaines de gauche, elles se font l'instrument de cette brutalisation du débat et de cette imprégnation des consciences par un discours de haine.

Source: France 24 · Romain BRUNET

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