Il s’est imposé sur scène et à l’écran par l’humour. Il explore désormais un registre sensible, comme dans Il faut brûler maman, d’Albert Dupontel.
Pour beaucoup de Français, Artus reste avant tout l’acteur et réalisateur du phénomène Un p’tit truc en plus. Comédie sur une colonie pour jeunes adultes en situation de handicap, le film, son premier, a engrangé 11 millions d’entrées au box-office en 2024. Artus est devenu familier des records, y compris quand son spectacle (1) a fait salle comble à la Plenitude Arena, la plus grande salle couverte d’Europe. Mais il n’est pas qu’un champion de l’humour. Dès 2017, son talent protéiforme explose dans Le Bureau des légendes : pourtant secondaire, son personnage d’analyste timide marque les esprits. La voie royale s’amorce. C’est compter sans les carcans et préjugés dans lesquels les humoristes sont souvent enfermés.
Seules les propositions de comédies affluent : Un homme heureux, Bernadette… Il lui faudra attendre La Pampa, réalisé par son ami Antoine Chevrollier, puis le succès d’Un p’tit truc en plus, pour que ses horizons dramatiques s’élargissent. Cédric Jimenez (Chien 51), Michel Leclerc (Les Caprices de l’enfant roi), Nicole Garcia (7 h 40 ce matin-là, sortie le 20 janvier) ou Albert Dupontel lui font confiance. Celui-ci le dirige dans Il faut brûler maman (2), huis clos dans lequel un croquemort en chef et ses deux sœurs se réunissent pour un dernier adieu à leur mère. Artus y joue un employé des pompes funèbres, amoureux transi d’une des filles. On ne s’étonnera pas qu’Albert Dupontel, autrefois figure du one-man-show, lui ait offert ce rôle de clown blanc : sans doute le cinéaste s’est-il reconnu dans le parcours de son acteur hyperactif, humoriste bataillant pour sortir du rang et afficher une autre facette, nuancée, parfois plus secrète, celle de l’hypersensible et de l’intranquille qu’il est dans la vie.
Madame Figaro. – Avant le cinéma, Albert Dupontel a été un homme de scène. Était-il un modèle ?
Artus. – Absolument. Je l’ai d’abord découvert à travers ses sketchs avant d’apprécier son talent de réalisateur. J’ai toujours aimé les metteurs en scène dotés d’une signature marquée, et celle d’Albert est singulière. Jamais je n’aurais pensé avoir la chance de travailler avec lui… J’ai tourné quelques films qui ont un peu déplacé mon image, mais changer de famille au cinéma n’est pas simple. Les investisseurs restent réfractaires. J’ai même l’impression qu’on accordait plus de crédit aux acteurs de comédie à l’époque de Coluche ou de Michel Serrault. Mais comme Albert a lui aussi bifurqué dans sa carrière et apprécie mon univers, il ne s’est pas arrêté aux a priori.
Votre personnage, un amoureux pudique, a-t-il résonné en vous ?
Pas spécifiquement. La pudeur n’est pas ce qui me caractérise. En réalité, elle a longtemps fait partie de moi, mais aujourd’hui, je dis facilement à mes proches que je les aime. J’ai appris les vertus de la parole et je verbalise, y compris la tristesse, l’angoisse, la colère… Mais quand je joue, je cherche à sortir de moi, comme avec ce rôle de grand gaillard fragile, un peu enfantin, qui boit pour trouver la force d’avouer ses sentiments à celle qu’il aime.
Il boit pendant les trois quarts du film. Redoutiez-vous cette partition ?
Je ne me laisse jamais envahir par la peur. Sans quoi, je ne m’autoriserais rien : on juge tout ce que je fais depuis quinze ans. Mais la partition était délicate : quand on joue l’ivresse, il y a un risque de glisser dans la caricature ou le burlesque. Mais comme Albert aime pousser les curseurs, on se sent très vite libre de proposer, d’oser.
Je suis issu des classes populaires et je n’ai pas grandi dans un milieu culturel.
Artus
La famille est au cœur d’Il faut brûler maman . Qu’a-t-elle représenté dans votre parcours d’artiste ?
Tout. Mes parents ont toujours été mon premier soutien. Si vous voulez interroger quelqu’un sur les moindres détails de ma carrière et de ma vie, appelez ma mère : elle les connaît mieux que moi ! Elle a tout vu, tout lu, tout retenu. Et puis, je n’oublierai jamais que ce sont mes parents qui m’ont mis le pied à l’étrier. Ils m’ont réservé ma première salle au Festival d’Avignon en me disant : «Tu n’as plus qu’à écrire.» Comme ma grande sœur est médecin, ils devaient se dire qu’ayant réussi la première, ils pouvaient prendre des risques avec le deuxième ! Je plaisante, mais ce cadeau est l’un des plus beaux que j’ai reçus. Mon père était dans l’informatique, ma mère, agent immobilier. Je suis issu des classes populaires et je n’ai pas grandi dans un milieu culturel : nous n’allions pas à l’opéra, ni au théâtre, ni au musée. La culture passait par la télé, et aussi le café-théâtre.
Devez-vous votre vocation aux spectacles que vous y avez découverts ?
C’est davantage en constatant que je faisais rire mes proches que la graine a été semée. J’ai grandi avec l’idée qu’il est beau de mettre de la joie dans le quotidien.
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Enfant, le rire était-il une arme ?
Enfant et ado, j’ai été victime de harcèlement, j’avais peur, j’en ai souffert, mais je n’ai jamais considéré le rire comme une carapace. Pour moi, c’est le rugby qui a constitué une parade. Le rire, c’est davantage une façon de dédramatiser, d’ironiser sur ce qui m’effraie. La mort m’angoisse terriblement et reste un sujet récurrent de mes spectacles. L’année dernière, après avoir joué dans deux films dans lesquels je meurs, j’ai même enchaîné deux projets sur ce thème : Il faut brûler maman et Plantez un saule, d’Anne Le Ny, dans lequel mon personnage travaille au cimetière du Père-Lachaise. C’est ma façon d’exorciser…
L’humour n’est pas votre seul moyen d’expression. Avez-vous toujours voulu explorer divers territoires ?
Dès que j’ai commencé à tourner. Rien ne m’angoisserait davantage que de jouer quinze ans dans la même série, par exemple. Cependant, je n’ai jamais eu de plan de carrière. Quand mes parents ont loué la salle à Avignon, j’étais cuisinier. J’ai enchaîné avec l’émission de télé de Laurent Ruquier, On n’demande qu’à en rire, puis avec un premier film, un autre… Tout est allé vite, mais, à chaque étape, je doutais. Je n’ai pas le physique de l’emploi, de l’acteur de cinéma, et je n’envisageais pas que cela puisse durer. Sans doute parce qu’on me l’avait déjà fait comprendre… Par exemple, je m’étais inscrit au Cours Florent, mais, avec mon physique de rugbyman montpelliérain, j’ai vite senti que je ne trouverais pas ma place au milieu de Parisiens en Repetto qui me méprisaient. Je n’ai pas fait long feu… Ce n’est qu’avec Un p’tit truc en plus que j’ai commencé à considérer ce métier comme le mien.
Je commence enfin à être considéré comme un vrai acteur !
Artus
Votre prestation dans Le bureau des Légendes a été saluée. Qu’a changé cette série pour vous ?
Elle m’a fait rencontrer un ami très cher, Antoine Chevrollier : il m’a fait passer le casting et, quand il est devenu réalisateur avec La Pampa, il m’a proposé un rôle dans lequel personne ne m’attendait (un entraîneur de motocross qui dissimule son homosexualité, NDLR). C’était avant Un p’tit truc en plus et des financiers se sont retirés quand mon nom est sorti. Mais Antoine a tenu bon. Il est le premier à avoir vu autre chose en moi et nous continuons à collaborer : nous coréalisons une série pour Disney+, The Last Man on Earth. Lui et moi sommes sur la même longueur d’onde et partageons l’envie de décloisonner, de réconcilier les Montaigu et les Capulet du cinéma.
Le champ des possibles s’est depuis ouvert. Vous avez tourné dans 7 h 40 ce matin-là, de Nicole Garcia…
Je commence enfin à être considéré comme un vrai acteur ! Plus sérieusement, Nicole Garcia est une réalisatrice et une femme solaire, avec une folie douce, enivrante. Et quelle chance de donner la réplique à Marion Cotillard. Quand on admire quelqu’un, on a peur d’être déçu lors de la rencontre. Mais elle a surpassé mes attentes. C’est évidemment une immense actrice, mais elle est aussi très cool et très drôle.
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Avec le recul, comment avez-vous vécu le succès d’Un p’tit truc en plus ?
Comme quelque chose de fou et irréel. Depuis ce film, j’ai le sentiment d’avoir trouvé une place dans le cinéma. Cela m’apaise. J’ai tellement bataillé pour mener à bien ce projet que l’accueil qui lui a été réservé m’a appris à faire confiance à mon instinct et à mes envies. Je suis aussi très fier qu’Un p’tit truc en plus ait mis en lumière des personnes en situation de handicap, leur humanité, leur richesse. J’ai moi-même beaucoup appris au contact de mes acteurs, notamment à mieux écouter les besoins des autres et à énoncer les choses plus simplement.
Rendre visible les invisibles, est-ce l’une des vertus du cinéma que vous voulez défendre ?
Oui, mais pas que. Il faut des films engagés et inclusifs, mais aussi des divertissements purs. Je revendique mon droit à la connerie, à l’absolue légèreté. Cette bulle, je la chéris, notamment sur scène, mon endroit de partage immédiat avec le public.
Le cinéma a tendance à starifier et à déconnecter du réel, d’une forme de simplicité.
Artus
Aujourd’hui, la moindre prise de parole peut être reprise, détournée. Vous sentez-vous toujours libre ?
Oui, et à double titre. Non seulement nous avons tous besoin de rire dans ces périodes de heurts et de crispation, mais je refuse aussi de me brider. Ce serait perdre mon authenticité et mon lien avec le public. Le cinéma a tendance à starifier et à déconnecter du réel, d’une forme de simplicité. Je n’ai pas envie de ça.
En étymologie, votre prénom vient d’«ours». Un symbole de force et de courage qui vous correspond ?
J’espère, mais l’ours, pour moi, représente surtout une image de sérénité : c’est le roi de la forêt, sûr de lui, qui pense qu’il n’a rien à craindre. Ça me ressemble peu. Il y a encore trop d’angoisses en moi. En même temps, ai-je vraiment envie de m’en défaire ? Elles sont mon carburant artistique.
Vous aurez 40 ans en 2027. Plus jeune, comment vous projetiez-vous à cet âge ?
Mort, comme tout bon hypocondriaque.
(1) Artus, le show XXL, le 11 novembre à 21 h 10, sur Canal+ et sur l’appli Canal+. (2) Il faut brûler maman, d’Albert Dupontel. Sortie le 11 novembre.
Source: Le Figaro · Marilyne Letertre
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