Dans une circulaire publiée en juillet dernier, le ministère de l'Éducation nationale a instauré la mise en place d'une cérémonie commémorative annuelle en hommage à tous les "morts pour la France". Instituée dans chaque école élémentaire, collège et lycée, publics ou privés sous contrat à partir du CM1, cette cérémonie devra se tenir, au choix de l'établissement, dans les quatre jours précédant ou suivant le 11 novembre.
Selon cette circulaire, "l'école transmet ainsi les principes et valeurs de la République, prépare à l'exercice de la citoyenneté et assure l'acquisition d'une culture commune". "Transmettre cet héritage suppose, notamment, de rappeler les moments où la nation a été mise à l'épreuve et où sa cohésion a dû s'incarner. La transmission de l'histoire et de la mémoire de ces épreuves collectives participe de la cohésion nationale, a fortiori dans un environnement international marqué par des formes renouvelées de conflictualité", peut-on également lire dans ce document.
"Préparer les esprits à la guerre"
Mais à quelques jours du 11 novembre, l'organisation de cette cérémonie crée des remous. Plusieurs syndicats d'enseignants ont appelé les personnels de l'Éducation nationale à refuser ou boycotter cet hommage rendu obligatoire. La CGT éduc'action dénonce ainsi un "embrigadement militaire à l'école". Pour ce syndicat, "sous couvert de 'cohésion nationale', l'institution cherche en réalité à préparer les esprits à la guerre".
Même position du côté du Syndicat national des enseignements de second degré-Fédération syndicale unitaire (SNES-FSU), qui soutient les enseignants qui souhaitent refuser de participer à la préparation et à la cérémonie. "L'organisation de cet événement pose de très nombreux problèmes pédagogiques et plus largement politiques, surtout dans un contexte français et international qui voit se banaliser de plus en plus le nationalisme, le militarisme et une vision réactionnaire de la place de la jeunesse dans la société", estime ce syndicat, qui ajoute que cette cérémonie "brouille les repères entre histoire et mémoire".
Le SNES-FSU s'inquiète aussi de "l'intrusion des pouvoirs locaux et de l'institution militaire", mais aussi de la présence "de personnalités dont les valeurs ne sont pas celles de l'école de la République". La circulaire ouvre en effet la possibilité d'associer à ces moments des représentants des forces armées, de la gendarmerie, des réservistes, des associations d'anciens combattants et mémorielles, ainsi que des élus locaux.
La Fédération nationale de l'enseignement, de la culture et de la formation professionnelle-Force ouvrière (FNEC FP-FO) exige aussi le retrait de cette directive, refusant "de partager une prétendue 'destinée commune' avec les fauteurs de guerre et les marchands de canons" et demandant des "moyens pour l'école, pas pour la guerre".
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"La transmission par l'école"
En réponse à ces appels au boycott, le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, s'est exprimé mercredi 4 novembre à l'Assemblée nationale, lors des questions au gouvernement. "Certains considèrent qu'il s'agirait là d'une militarisation de l'école. Je le regrette. Dire cela, c'est oublier que le 11 novembre commémore l'armistice d'une guerre que nos ancêtres espéraient être la 'der des ders'. Honorer la fin des combats est l'exact contraire de la glorification de la guerre", a-t-il notamment répondu. "C'est oublier qu'entre la liberté que nos soldats ont défendue et celle dont nous jouissons aujourd'hui, il existe un trait d'union : la transmission par l'école", a-t-il ajouté en insistant sur le fait que la cérémonie aura bien lieu.
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Depuis la publication de la circulaire, la tenue de cette cérémonie fait débat dans les établissements scolaires. Bien loin de la position de certains syndicats, Alexandre Bande, professeur d'histoire-géographie au lycée Janson-de-Sailly, dans le XVIe arrondissement de Paris, est satisfait de voir que le ministère incite "à organiser un événement commémoratif, pas seulement le 11 novembre qui est un jour férié, mais autour du 11 et autour des questions relativement larges de la mémoire et de l'histoire des combattants tombés morts pour la France".
L'historien juge que l'argument d'une "militarisation de la commémoration" ne tient pas. "Il s'agit d'une erreur historique parce que cela fait plus d'une centaine d'années que le 11-Novembre est commémoré", rappelle-t-il. "Dans les années 1930, il s'agissait de se souvenir qu'il ne fallait plus du tout faire la guerre. Entre 1940 et 1943, des gens ont risqué leur vie pour commémorer le 11-Novembre dans une France occupée. Même s'il est certain que les temps sont différents aujourd'hui, associer ces commémorations à un endoctrinement des esprits me paraît sidérant", poursuit-il.
Il ne comprend pas non plus les arguments de certains syndicats, qui dénoncent la venue possible de militaires ou de politiques lors de cet hommage. "Le détournement potentiel dans le cadre d'un discours par une autorité est un risque qui a toujours existé, bien avant que cette cérémonie ne soit imposée dans les établissements. Il revient aux chefs d'établissement de bien cadrer les choses", soutient Alexandre Bande.
Une injonction qui passe mal
L'Association des professeurs d'histoire et de géographie (APHG) est pour sa part plus mesurée. Dès la rentrée, au mois de septembre, elle avait fait une mise au point à ce sujet dans un communiqué, estimant que les enseignants sont "déjà très sollicités". "Dans un temps saturé de minutes de silence et d'hommages, une mise en œuvre plus progressive et plus concertée aurait été préférable", souligne l'association, qui regroupe plus de 9 000 adhérents. L'APHG pense que "ces temps de mémoire" doivent conserver leur caractère "volontaire et spontané" et que cette cérémonie "ne prend son sens que si elle est préparée".
Au sein du lycée Aristide-Briand de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), Élissa André a pu constater que "cette injonction du ministère devenue obligation" a suscité des crispations chez certains de ses collègues. La moitié d'entre eux ont ainsi décidé de boycotter la cérémonie. "Après la mise en place des classes défenses et les classes engagées, il y a, selon eux, l'idée d'une militarisation de l'école", explique cette professeure d'histoire-géographie.
Porteuse de projets pédagogiques et mémoriels avec ces élèves depuis de nombreuses années, l'enseignante a en revanche choisi d'y participer : "Cela permet de leur faire comprendre que commémorer, c'est rappeler la mémoire de ceux qui sont morts, qu'ils soient civils ou militaires. Si on ne les fait pas participer à des moments comme cela, cela reste du cours et on a du mal à humaniser."
Dans le cadre de cette cérémonie, Élissa André a ainsi décidé de faire travailler ses élèves sur le drame des apprentis du 9 novembre 1942. Ce jour-là, un raid aérien américain ciblant les chantiers de Saint-Nazaire avait fait plus de 180 morts, dont 134 parmi les jeunes d'une école d'apprentissage située au cœur des chantiers. "L'enjeu est de leur faire comprendre que la guerre n'est pas qu'une histoire de militaires, mais aussi de civils. Les élèves ont fabriqué des bleuets qui portent le nom d'un de ces apprentis, et à l'intérieur, ils ont leur écrit un message ou un dessin. Il y a un fil entre nos élèves et ces jeunes disparus."
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"Un fourre-tout assez confus"
Au lycée du Parc à Lyon, Caroline Guiraut participe elle aussi régulièrement à des commémorations du 11-Novembre avec "des élèves volontaires". Cette professeure d'histoire-géographie regrette toutefois le "caractère obligatoire" de ce nouvel événement et critique aussi "le fourre-tout assez confus" de la circulaire. Pour aider les enseignants à organiser la cérémonie, l'éducation nationale a en effet produit un guide proposant des témoignages et des œuvres littéraires, mais aussi des chants et des projets musicaux.
Selon Caroline Guiraut, il s'agit d'un amalgame d'œuvres concernant des conflits ayant des causes, des temporalités et des acteurs différents. "Je suis professeure d'histoire-géographie et je m'évertue à enseigner la nuance et les faits vérifiés dans une chronologie. Nous avons des programmes. Enseigner tous les conflits lors d'une seule cérémonie pour que les élèves en aient les clefs est simplement impossible", s'insurge-t-elle.
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Professeure d'histoire-géographie au collège Solveig-Anspach à Montreuil (Seine-Saint-Denis), Sabine Pesier juge pour sa part que le problème réside dans les modalités d'organisation : "La circulaire est parue en juillet et nous l'avons appris par voie de presse. Le 11 novembre est une date qui arrive tôt dans l'année. Il faut avoir du temps pour préparer quelque chose qui ait du sens et où les élèves sont actrices et acteurs."
Malgré ce laps de temps très court depuis la rentrée, cette enseignante très engagée dans le travail de mémoire veut tirer avantage de cette cérémonie. Pour elle, c'est l'occasion de faire réfléchir les élèves sur la notion de "morts pour la France". "Nos quatre classes de troisième vont faire des exposés réalisés en groupe pour faire un affichage à l'occasion de la cérémonie officielle. Mes élèves vont travailler sur les mortes pour la France", annonce-t-elle. Au-delà de la polémique, Sabine Pesier se montre optimiste : "On peut se dire que c'est le début d'une vraie réflexion sur l'engagement citoyen et l'engagement mémoriel. Ce sera peut-être plus significatif et plus développé pour l'an prochain."
Source: France 24 · Stéphanie TROUILLARD
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