Le nombre de réunions entre des représentants de cette industrie et des eurodéputés a déjà quadruplé par rapport à la législature précédente.
L’industrie du tabac et les députés européens qui rencontrent régulièrement les représentants de ce secteur affirment n’avoir rien fait de mal. | iStock
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November 2, 2026 9:57 pm CET
Les députés européens ont eu quatre fois plus de réunions avec les lobbyistes du tabac et de la nicotine au cours des deux dernières années que lors de l’intégralité de la législature précédente, selon les données analysées par POLITICO.
Depuis leur entrée en fonction à l’été 2024, les parlementaires ont déclaré plus de 400 réunions, contre une centaine environ au cours de la législature 2019-2024, selon les données collectées par le Smoke Free Partnership, une coalition d’ONG, à partir du registre de transparence. Dans ce dernier, les eurodéputés sont tenus de déclarer leurs réunions et ces informations sont rendues publiques.
Par ailleurs, la plupart des rencontres organisées au cours de la législature actuelle ont eu lieu avec des élus de droite. Environ 75% d’entre elles concernent des membres du Parti populaire européen (dont font partie Les Républicains), des Conservateurs et réformistes européens (dont fait partie Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni), et du groupe d’extrême droite des Patriotes pour l’Europe (dont fait partie le Rassemblement national).
Les réunions avec l’industrie du tabac et de la nicotine se sont multipliées au cours de cette législature, alors que l’Union européenne s’apprête à réformer plusieurs législations importantes relatives au tabac et à la nicotine. Elle a également proposé, toujours lors de cette législature, des mesures visant à lutter contre les maladies cardiaques et le cancer, des projets qui ont des répercussions sur ces filières.
Certains députés européens ont dénoncé l’accès aux parlementaires dont bénéficie l’industrie du tabac, alors que ceux-ci négocient des mesures visant à prévenir la dépendance et les maladies causées par les produits de ce secteur, notamment dans le cadre d’un rapport sur la stratégie de lutte contre les maladies cardiovasculaires et d’un plan de lutte contre le cancer.
“Je trouve scandaleux et choquant qu’il y ait davantage de réunions avec l’industrie du tabac qu’avec les ONG et les associations qui militent pour l’arrêt du tabac”, s’est insurgée Tilly Metz, eurodéputée membre des Verts.
“Quand on travaille sur des dossiers liés à la santé, c’est tout à fait incompatible de rencontrer régulièrement les représentants de l’industrie du tabac”, a-t-elle considéré, en référence à la Convention-cadre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la lutte antitabac, qui stipule que les décideurs politiques ne devraient rencontrer les lobbyistes du tabac que lorsque cela est strictement nécessaire pour discuter de la réglementation du secteur.
L’industrie du tabac et les députés européens qui rencontrent régulièrement les représentants de ce secteur affirment n’avoir rien fait de mal.
Simon Trussler, responsable des affaires fiscales chez British American Tobacco, a objecté que, comme toute autre entreprise en Europe, celle-ci avait une expérience et des arguments légitimes à faire valoir, “car nous voyons ce qui se passe sur le terrain”.
Philip Morris International, le fabricant des cigarettes Marlboro, dont le nombre de réunions est le plus élevé parmi toutes les entreprises du secteur du tabac, a souligné sa contribution à l’économie européenne et a indiqué qu’être “engagée dans une profonde transformation vers un avenir sans tabac”.
“Nous sommes fiers de contribuer au dialogue démocratique et de dialoguer avec tout député européen, quel que soit son groupe politique, qui soit disposé à discuter en s’appuyant sur la science et les faits, ainsi que sur notre détermination à faire partie de la solution”, a déclaré le groupe, qui commercialise également des sachets de nicotine, des cigarettes électroniques et des produits du tabac chauffés.
Débat sur les traités internationaux
L’une des craintes soulevées par Tilly Metz et d’autres députés européens est de savoir si les règles antitabac de l’OMS sont correctement respectées.
Sa Convention-cadre stipule que les politiques de santé publique doivent être protégées contre les intérêts commerciaux de l’industrie du tabac. Elle n’interdit pas le lobbying, mais les lignes directrices relatives à la mise en œuvre du traité précisent que les décideurs politiques doivent limiter leurs interactions avec ce secteur au strict nécessaire aux fins de sa réglementation, et garantir la transparence de ces réunions.
L’industrie affirme qu’elle respecte les règles et expose son point de vue en toute transparence. Elle invoque également un arrêt rendu en 2022 par la Cour de justice de l’Union européenne, selon lequel le traité n’interdit pas sa participation à la mise en œuvre de la lutte antitabac ; il “vise uniquement à empêcher que les politiques de lutte antitabac des parties à la convention ne soient influencées par les intérêts de cette industrie”.
Par ailleurs, le secteur fait valoir que la Convention-cadre de l’OMS ne couvre pas les produits à base de nicotine sans tabac. Ces produits sont particulièrement visés par un durcissement de la réglementation, alors que l’Europe s’apprête à revoir les règles relatives aux produits du tabac et à la publicité, ainsi que les taxes minimales au niveau du continent.
Simon Trussler a assuré que British American Tobacco respecte l’ensemble des réglementations et cela de façon transparente. La Convention-cadre de l’OMS en matière de lutte antitabac a été “mal cité et mal compris”, a-t-il pointé.
L’entreprise a également fait valoir que le champ d’application du traité se limite aux produits fabriqués à partir de feuilles de tabac.
Ce n’est pas la position de l’OMS. Conseillère Europe sur la lutte contre le tabagisme de l’agence onusienne, Kristina Mauer-Stender a souligné que la portée du traité “va au-delà de la simple réduction de la consommation de tabac”.
L’article 5.2.b impose aux parties d’adopter et de mettre en œuvre des mesures législatives et autres efficaces “visant à prévenir et à réduire la consommation de tabac, la dépendance à la nicotine et l’exposition à la fumée de tabac”, a-t-elle détaillé. “Par conséquent, la prévention de la dépendance à la nicotine est un objectif explicite de la mise en œuvre de la Convention, et non une simple considération indirecte.”
Et la même d’ajouter que les décisions de la Conférence des Parties avaient également porté progressivement sur les produits du tabac et à base de nicotine nouveaux et émergents.
Des dates qui coïncident
La publication de ces données sur les réunions des eurodéputées intervient alors que le Parti populaire européen est pointé du doigt pour avoir édulcoré les formulations sur le tabac dans un rapport non contraignant sur les maladies cardiovasculaires publié cet été.
Les élus du PPE ont proposé de modifier la formulation indiquant que la nicotine devait être soumise à la “même” réglementation que le tabac, pour parler plutôt de “règles appropriées”. Cette proposition a été soutenue par deux députées européennes qui figuraient au troisième rang des parlementaires ayant tenu le plus grand nombre de réunions avec les acteurs du secteur : Jessica Polfjärd et Elena Nevado del Campo.
Le rapport final adopté par le Parlement européen reflétait cette proposition.
Romana Jerković, députée européenne du groupe des Socialistes et démocrates, qui a piloté le rapport au sein de la commission de la Santé, avait déclaré à l’époque qu’elle aurait souhaité que celui-ci soit plus ambitieux sur le tabac.
Les activités de lobbying se sont également intensifiées, alors que la Commission européenne s’apprête à publier plusieurs réglementations actualisées concernant les produits du tabac et à base de nicotine.
Selon le Smoke Free Partnership, les pics d’activité en matière de réunions coïncident avec des textes majeurs, comme une directive sur la fiscalité. “Même si les réunions ne suffisent pas à elles seules à prouver une influence directe sur les décisions, elles mettent en évidence les possibilités dont dispose l’industrie pour façonner le débat législatif”, a souligné sa directrice Erin Roman.
La transparence concernant les réunions avec les acteurs du secteur n’est pas suffisante, a estimé Erin Roman, pointant que ces rendez-vous ne devaient avoir lieu que s’ils étaient “strictement nécessaires à une réglementation efficace”.
Pour un autre député européen du groupe des Socialistes et démocrates, le lobbying est allé trop loin.
“Les amendements visant à affaiblir les nouvelles règles relatives aux produits du tabac dans le cadre d’un plan de lutte contre la première cause de mortalité en Europe ne sont pas venus de nulle part : ce sont les groupes rencontrant le plus l’industrie qui sont à l’origine de cet affaiblissement des règles”, a soulevé Nicolás González Casares.
Des réunions surtout avec des élus de droite
Les députés européens qui ont le plus rencontré l’industrie du tabac au cours de cette législature sont pour la plupart issus de la droite.
Auke Zijlstra, des Patriotes, a tenu le plus grand nombre de réunions (14), suivi de Pietro Fiocchi, des CRE (9). Michalis Hadjipantela, Elena Nevado del Campo et Jessica Polfjärd, tous membres du PPE, en ont déclaré 8 chacun.
Auke Zijlstra a précisé qu’il s’entretenait toujours avec les secteurs concernés lorsqu’une proposition législative susceptible de les affecter était à l’étude.
“Je ne pense pas avoir participé à beaucoup de réunions consacrées à la législation sur le tabac et la nicotine. S’intéresser à ce domaine fait partie intégrante de notre métier, et je ne comprends pas les députés européens qui se forgent une opinion sans s’y être penchés”, a-t-il ajouté.
Il a également nié que le secteur soit surreprésenté lors des réunions avec les parlementaires, avant de lancer : “Il y a beaucoup de consommateurs.” Et le même d’encourager les ONG à demander davantage de réunions afin d’exposer leur point de vue.
Le Smoke Free Partnership a déclaré avoir subi une “pression considérable” sur ses ressources en raison de la suppression des subventions de fonctionnement de l’UE l’année dernière. “Nous avons continué à dialoguer avec les décideurs politiques et à coordonner l’expertise indépendante en matière de santé publique, mais la réduction des financements nous oblige à faire des choix difficiles quant aux activités à privilégier”, a indiqué l’ONG, ajoutant qu’il existait un déséquilibre par rapport aux ressources dont dispose l’industrie.
Un porte-parole de Michalis Hadjipantela a relaté que ce dernier collaborait avec un large éventail de parties prenantes, puisqu’il est membre de six commissions. Il “reste totalement indépendant dans ses évaluations et ses décisions”, a précisé le porte-parole, ajoutant : “Le fait de rencontrer une partie prenante n’implique pas pour autant que l’on approuve ses points de vue ou ses intérêts.”
Elena Nevado Del Campo, elle, a expliqué que ses rencontres avec les représentants du secteur du tabac s’expliquaient par le nombre important de producteurs de tabac dans sa région, et qu’elle se devait d’écouter ce secteur, qui est un employeur majeur. Elle a également rencontré des groupes défendant le point de vue opposé. “Je m’engage en faveur d’une Europe en bonne santé et, parallèlement, aux côtés de ces agriculteurs qui se lèvent chaque jour pour travailler les champs d’Estrémadure et dynamiser notre économie régionale.”
Au moment de la publication de cet article, Pietro Fiocchi et Jessica Polfjärd n’avaient pas répondu aux demandes de commentaires.
La fiscalité du paquet
De nombreuses réunions ont porté sur la directive relative à la taxation du tabac, qui est en cours d’examen au sein du Conseil de l’UE. Cette directive fixera des taxes minimales sur la nicotine et les produits du tabac, et élargira la définition des produits concernés.
Parmi les autres sujets abordés lors des réunions et faisant l’objet de déclarations au registre de la transparence figurent les produits du tabac et les directives en matière de publicité, ainsi que la “réduction des risques”. Actuellement, la Commission européenne prépare des révisions des règles relatives aux produits et à la publicité.
Les élus ont déclaré avoir tenu au moins 178 réunions avec des représentants de Philip Morris International (PMI), soit bien plus qu’avec n’importe quel autre fabricant de tabac. British American Tobacco (BAT) arrive en deuxième position, avec 60 réunions.
D’autres données communiquées à POLITICO par Transparency International UE montrent que PMI se classait en quatrième position, derrière Meta, Google et Apple, parmi les entreprises ayant rencontré le plus grand nombre de députés européens et de leurs assistants. Une enquête menée l’année dernière par POLITICO avait révélé que PMI avait également mené avec succès des actions de lobbying auprès de la Commission européenne.
Les données du registre de transparence montrent également quels pays sont les plus enclins à écouter les lobbyistes du tabac.
Les députés européens originaires d’Italie, premier producteur de feuilles de tabac de l’Union, ont rencontré les représentants du secteur bien plus souvent que ceux d’autres nationalités : plus d’une réunion sur cinq avec des représentants de l’industrie du tabac au Parlement a impliqué un élu italien.
Cette situation s’explique en partie par le fait que la société italienne Manifatture Sigaro Toscano a rencontré exclusivement des députés européens italiens. Un peu moins de la moitié des réunions de BAT ont eu lieu avec des députés européens italiens. La Botte était également bien représentée lors des réunions avec PMI, même si les élus allemands ont déclaré avoir rencontré cette entreprise un peu plus souvent.
Ces données collectées par le Smoke Free Partnership, qui s’appuient sur les déclarations des parlementaires concernant leurs rencontres, offrent probablement une image prudente du lobbying de l’industrie du tabac au Parlement européen. POLITICO a supprimé les déclarations contenant des informations insuffisantes, mais a également ajouté les rencontres déclarées plus récemment.
Les géants du tabac s’efforcent globalement d’orienter les consommateurs vers des produits nicotiniques dans le cadre de ce qu’ils qualifient d’approche de “réduction des risques”. Ils affirment que les produits nicotiniques et sans fumée constituent de meilleures alternatives au tabac à fumer et doivent donc être suffisamment attrayants pour que les gens les préfèrent aux cigarettes.
Leurs opposants contestent cet argument, affirmant que les gens n’ont pas besoin d’être exposés à des produits créant une dépendance. Ils soulignent également la forte consommation de sachets de nicotine et d’autres produits similaires chez les jeunes, qui, sans cela, ne fumaient pas.
Au moins 28 réunions figurant dans le jeu de données issues du registre de la transparence faisaient référence à des mesures de santé publique, plutôt qu’à la réglementation ou à la fiscalité du tabac. Et cette liste n’est probablement pas exhaustive, car un grand nombre de descriptions fournies par les participants eux-mêmes restent vagues. Deux réunions ont explicitement mentionné les maladies cardiovasculaires.
Tilly Metz a fait partie d’un groupe d’élus qui ont milité pour restreindre l’accès des lobbyistes du tabac aux députés européens et ont accusé le Parlement de ne pas respecter ses obligations au titre de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac. Mais cette initiative a échoué en juin dernier.
Tilly Metz a assuré qu’elle “continuerai[t] à se battre” pour que le Parlement européen respecte pleinement le cadre réglementaire relatif au tabac.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.
Source: POLITICO Europe · Dominic Giannini, Hanne Cokelaere
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